Ce départ, qui devait influer si profondément sur ma vie, ne me fit pas tout d’abord l’impression que je devais en ressentir. Cette impression a été successive. Un mot de moi, et Robert serait revenu; ce mot, je ne voulus pas le dire. Je sentais trop bien que dans l’état de nos âmes et dans la situation de nos affaires, la continuation de notre liaison aurait fait notre malheur à tous deux. J’espérais que, le voyant loin de moi, sa famille lui rendrait son appui. Je restai inflexible. Plus tard, à mesure que j’appris les souffrances de son exil, mon cœur se détendit. J’appréciais mieux que je ne l’avais fait d’abord la grandeur du sacrifice qu’il m’avait fait en s’éloignant de moi. Pauvre Robert! nous avons assez souffert l’un par l’autre; il m’a assez dévoué, sacrifié sa vie, pour qu’on me pardonne l’orgueil que m’inspire le courage qu’il a montré au milieu de toutes les tortures morales et physiques qu’il a subies dans ses lointains voyages.
J’avais songé d’abord à en faire moi-même le récit; mais, en relisant sa correspondance, j’ai compris que ce que j’avais de mieux à faire, c’était de le laisser parler lui-même.
La première lettre que je reçus de lui était datée de Londres.
XLVII
CORRESPONDANCE.
«Londres, ce 22 mai 1852.
»Je ne veux pourtant pas quitter l’Europe sans vous écrire une dernière fois. Ce matin encore, je voyais Douvres, les côtes de France, et mes yeux ne les ont quittées que quand ils n’ont plus rien vu. Adieu mes rêves, mes joies, mon bonheur! J’ai tout laissé, et me voici bientôt entre la mer et les cieux, dans l’immensité, tout seul avec mon néant. Voilà le fruit d’un amour insensé, la misère et l’isolement! Heureusement que mon corps ne pourra supporter tout ce que l’avenir me prépare. En arrivant ici, j’ai trouvé la glace de mon nécessaire cassée, et le verre de votre portrait aussi. C’est mauvais signe, tant mieux! C’est peut-être la fin qui arrive. Je suis malade. Je n’ai pas eu la force de supporter même cette traversée de quelques heures. Merci, mon Dieu, merci! Tout s’use et vous trouverez peut-être que je n’ai pas mérité de tant souffrir.
»J’attends ici, à Londres, un bâtiment qui part le 9. Mon passage est retenu. Ah! je voudrais que vous vissiez dans mes yeux et sur ma figure la trace de votre destruction. Mais je serai bien vengé de votre cruauté pour moi; et quand cela ne serait que mon souvenir, il vous pèsera toute votre vie; je ne reviendrai jamais, je le sens, et mon pressentiment ne me trompe pas; mais souvenez-vous, Céleste, que tous ces gens auxquels vous m’avez sacrifié n’auront pour vous que mépris. Vous serez seule à votre tour, et pas un ami ne vous restera. Oh! vous êtes belle aujourd’hui, vous êtes sublime, vous valez beaucoup, vous êtes une si belle courtisane, quand vous voulez. Et puis, mon souvenir n’est-il pas là? Mogador! Qui a su dévorer, déchirer, marcher sur une destinée comme la mienne? Mogador! pour laquelle ce pauvre Robert a tout sacrifié!... Mais cela doit être une bien belle fille! Robert, qui a passé par-dessus les préjugés, qui lui donnait le bras devant tout Paris!
»Oh! qu’elle a été bonne pour moi, Céleste! que de reconnaissance pour tant d’amour! Comme elle a pris pitié de mes larmes! Comme elle s’est bien vengée de ce Robert qui avait inventé le seul moyen de la faire revenir près de lui, en la prenant par l’amour-propre! Elle a eu jusqu’à son dernier sou.
»Elle n’a pas eu une minute de regret, pas un instant d’élan de reconnaissance ni de pitié! Allez, allez, Céleste, c’est plus que de l’infamie, c’est de la monstruosité. Vous ne vous êtes servie de moi que pour arriver à vos fins. Eh bien, je ne fais qu’un vœu, c’est qu’au moins ce que j’ai fait vous profite. Pensez quelquefois qu’il y a de par le monde un homme que vous avez condamné à plus que la mort, et que cet homme n’a pour vous sur les lèvres que des paroles d’amour et de pardon. Le monde ne rira pas de lui; il mourra, mais de misère et de désespoir. Jusque-là il est seul, seul avec ses rêves évanouis, sans personne à qui il puisse dire: Je souffre, car je l’aime! Il a tout laissé derrière lui en quittant l’Europe. Il n’emporte même pas son nom, car il le quitte en partant. Rien! rien! Je pars sans un baiser, sans une bonne parole! Que de fois pendant ces longues nuits, à bord du bateau, mon cœur porté près de vous n’aura pour consolation que la pensée des caresses que vous donnerez à un autre dans le même moment.