Mérovée, à ce discours, reconnoît la prudence et l'amitié de Viomade; il donne à l'instant ses ordres pour que l'armée soit assemblée le lendemain au champ de Mars, et pour qu'un grand sacrifice soit préparé: il veut, et remercier les dieux du bonheur qu'il éprouve, et attirer leur toute puissante protection sur le voyage que médite son généreux ami, et sur ce fils qui semble déjà lui être rendu. L'armée apprend avec joie qu'elle reverra le héros sous lequel elle a si souvent triomphé, et le grand Diticas prépare la fête solennelle qui doit suivre la cérémonie guerrière.
Déjà l'armée est assemblée, et attend impatiemment le roi: il paroît, son front auguste ne porte point l'empreinte de l'abattement et de la tristesse, il se montre fier et animé comme aux jours du combat. L'armée pousse des cris de joie, et frappe à grands coups les boucliers retentissans; Mérovée, ému par ces témoignages d'affection, promène ses regards bienveillans sur cette troupe valeureuse, et que l'amour anime.
Soldats! leur dit-il, braves amis, chers compagnons de mes victoires, cessez de gémir sur les malheurs qui m'ont accablé, et partagez en ce grand jour la joie dont mon cœur est rempli. Ce fils que je regrette depuis plus de cinq années, ce Childéric, mon espérance et la vôtre, qui, encore enfant, osa se mêler parmi vous, que j'ai cru mort, et dont l'absence a coûté la vie à votre reine, ô mes amis! il existe, il vit pour combattre au milieu de vous, pour vous aimer et vous défendre. Mon fidèle Viomade va partir pour la contrée lointaine où les hasards de la guerre l'ont conduit; dans peu ils seront de retour, dans peu nous reverrons ce descendant du grand Pharamond; et si Odoacre, envieux de notre puissance, ose attaquer nos armées victorieuses, nous irons l'en faire repentir; mon fils apprendra de moi comment on guide les Francs valeureux et dévoués; comment on défend sa patrie!.... De nouveaux cris de joie interrompent le monarque, son nom, réuni à celui de Childéric, retentit dans les airs. Qu'il est doux de régner sur ces cœurs enthousiastes et pleins d'amour! Pourquoi, également barbares, passent-ils si facilement de cette ardente fidélité à la révolte cruelle?
Le roi, après avoir donné à l'armée le tems d'exhaler ses transports, lui annonce le sacrifice préparé sous les chênes sacrés, et le long et joyeux festin qui terminera cette journée. Il retourne à son palais, suivi d'un peuple immense, et aux acclamations répétées. A l'heure fixée pour le sacrifice, le roi revêtu d'habits royaux, la couronne sur la tête et tenant son sceptre, entouré de ses braves, suivi de l'armée, se rendit au lieu choisi pour cette solennité. C'étoit dans un bois sombre, épais et mystérieux, que la cérémonie sanglante et religieuse étoit préparée. Le célèbre Diticas, grand prêtre des Druides, parut d'abord; ses cheveux blancs étoient couronnés de feuilles de chêne, arbre des dieux; sa tunique blanche étoit serrée d'une ceinture d'or, le plus pur des métaux. De jeunes et belles vierges, les cheveux épars et le front couvert d'un voile léger, suivent le grand prêtre, et s'occupent des apprêts du sacrifice. Trois d'entre elles, les yeux baissés, belles de jeunesse et de pudeur, portent un autel; sa forme est celle d'un trépied, soutenu sur trois consoles, dont le bas a la figure d'un pied de lion, le milieu celle d'un poisson qui étend ses nageoires, et le haut une tête de serpent qui se recourbe. Le dessus de l'autel est un bassin rond, propre à recevoir le sang des victimes; derrière les vierges qui soutiennent l'autel, marchent celles qui doivent présenter au grand prêtre la cuiller d'argent à manche pointu, dont il se servira pour prendre l'encens et les autres parfums, l'acarra, ou coffret rond, orné de deux anneaux d'or, enclavés l'un dans l'autre pour le lever et l'ouvrir, et qui renferme l'encens et le succin jaune; la péréficule à anse qui contient le vin et autres liqueurs que l'on versoit sur les victimes; enfin la patère et l'amula, vases d'airain qui servoient à renfermer l'eau lustrale, et à cuire les victimes après le sacrifice. Les chastes prêtresses, ayant placé au pied d'un chêne choisi pour l'auguste fête, les divers instrumens destinés à la cérémonie, se retirent dans leur temple, et laissent aux seuls Druides consommer le sacrifice. Ils approchent alors de l'autel; dans la main d'un des plus renommés, brille le superbe sespiéta ou coutelas, qui sert à égorger les victimes. A la suite d'une invocation, après avoir brûlé l'encens, Diticas invite le roi à s'approcher. Le monarque s'abaissant devant les dieux, auxquels cède toute puissance mortelle, se dépouillant des augustes marques de la royauté, place au pied de l'autel sa couronne, son manteau, son sceptre et sa redoutable épée: recevant alors des mains de ses braves deux jeunes taureaux blancs qui n'ont pas encore subi le joug, il les présente respectueusement au grand prêtre, qui les immole en les frappant à la jugulaire. Les Druides entourent l'autel, reçoivent le sang dans un bassin, interrogent leurs entrailles, invoquent et consultent les dieux; un silence profond règne dans le reste de l'assemblée; on craindroit d'interrompre ou de profaner d'aussi augustes mystères. Les Druides se séparent en deux files éloignées l'une de l'autre: Diticas paroît au milieu; à son regard élevé et prophétique, à ses traits animés, au désordre de ses pas, on pressent que l'esprit divin l'agite, et qu'organe des dieux, il va annoncer aux hommes les oracles qui fixeront leur destinée. Le cœur palpitant et rempli d'une religieuse terreur, l'armée se courbe vers la terre; le roi, le front baissé, imite sa respectueuse attitude. Diticas parle enfin. Les dieux sont satisfaits; ils promettent à Viomade le succès de son entreprise, au roi un fils, aux Francs un roi; et après avoir répandu sur tous l'eau lustrale, il rend à Mérovée sa couronne et ses armes, en lui disant: Souvenez-vous que vous les tenez des dieux. Le roi les reçoit avec respect, et plein de confiance dans les paroles favorables de l'oracle, il rend grace au ciel de tant de bienfaits, et sort du bois sacré, mais en se reculant et sans perdre de vue l'autel, les Druides et les victimes; ce ne fut que dans la plaine et loin de l'enceinte consacrée, qu'il marcha la tête ornée de sa couronne, et suivi du peuple. Les festins l'attendoient: assises autour de cent tables dressées devant les portes du palais et des chefs, les troupes animées par la gaieté et le vin d'Italie qu'elles aimoient passionnément, s'abandonnoient à la joie; tous chantoient l'amour et la gloire, et une heureuse ivresse termina une journée qui sembloit fatale à l'ambitieux Egidius, mais qui ne détruisit point ses espérances.
FIN DU LIVRE TROISIÈME.