CHILDÉRIC.
LIVRE SIXIÈME.
SOMMAIRE
DU LIVRE SIXIÈME.
Gelimer se reproche d'avoir enlevé Childéric à tant de gloire; il l'aime avec tendresse, son cœur est combattu par la générosité et l'amour que lui inspire son élève; il hait Viomade. Childéric raconte ses aventures depuis le jour où il suivit son père à la défense de Cologne. Il dit comment ayant été renversé par le mouvement que fit une partie de l'armée pour voler au secours de son roi, il étoit resté long-tems évanoui, et n'avoit repris ses sens que la nuit; qu'alors il s'étoit trouvé dans une barque. Arrivé sur le bord du fleuve, et éclairé des rayons du jour, il avoit reconnu son ravisseur pour un des ennemis de son père, avoit sollicité sa liberté par des signes, voyant qu'ils ne parloient pas la même langue. L'étranger étoit demeuré inflexible, et l'avoit conduit dans cette grotte, après plusieurs jours de marche. Portrait du généreux Hun. Education du jeune prince. Gelimer obtient de sa pitié et de sa tendresse le serment de ne jamais le quitter, et de ne jamais l'arracher à ses forêts. Childéric passe plusieurs années dans l'espoir de revoir un jour sa patrie. Quels sont ses études et ses plaisirs. Gelimer est tourmenté par ses pensées; il ne sait qui l'emportera dans son cœur de tous les sentimens qui le dévorent. La nuit interrompt le récit du prince.
LIVRE SIXIÈME.
Les rayons du jour pénétroient à peine dans la caverne, que déjà ses trois habitans s'étoient éveillés. Gelimer agité avoit moins dormi que les autres, il sentoit la faute qu'il avoit commise, s'affligeoit; mais il aimoit si tendrement Childéric, qu'il ne pouvoit se repentir d'une action coupable sans doute, mais autorisée par les lois de la guerre. Viomade seul réunissoit son courroux, sa haine, et tout en admirant son dévouement, il voyoit en lui la cause de son malheur; injuste comme la passion, il le charge de son infortune: un grand trouble l'agite, il est peint sur son visage décomposé. Childéric lui reproche ce qu'il prend pour un soupçon qui l'outrage. Moi t'outrager! lui dit Gelimer; ô mon cher Tcie! car tu l'es toujours pour mon cœur, ne sais-tu déjà plus lire dans mon ame? Le prince se jeta dans ses bras, et le conduisit, ainsi que Viomade, sur la colline; là, les bras élevés vers les cieux, ils implorèrent la divinité. Après ce juste hommage, auquel sembloit s'unir toute la nature, ils firent un léger repas, vinrent ensuite s'asseoir sous les chênes, et Childéric commença, à son tour, le récit des événemens qui, depuis six années, le tenoient séparé de son père et de sa patrie. Gelimer appuya tristement sa tête sur ses mains en écoutant, et Viomade, l'œil avide de voir son maître, l'oreille attentive, sembloit avoir son ame suspendue aux lèvres du prince.
Je commencerai comme toi mon récit, dit-il. A la journée de Cologne, mon père, inquiet de ma grande jeunesse, me confia à tes soins, et tu m'éloignas du danger, jusqu'au moment où tu vis le roi entouré; plus prompt que la foudre, tu cours à sa défense, les braves te suivent. Je veux me mêler à eux; le mouvement qui se fit autour de moi, fut si violent et si rapide, que j'en fus renversé; foulé aux pieds, je m'évanouis, et j'ignore ce que je devins, jusqu'à l'instant où je repris mes esprits. C'étoit au milieu de la nuit, elle étoit calme, le ciel étincelloit du feu des étoiles, et je me sentis dans une petite barque qui voguoit légèrement sur le fleuve. Le bruit des rames, cette barque, objet qui m'étoit encore inconnu, le spectacle qui s'offroit pour la première fois à ma curiosité enfantine, me causèrent une innocente joie: cependant je demandai où j'allois, avec qui j'étois; une voix étrangère me répondit dans une langue que je n'entendis pas: on me présenta du pain, des fruits, j'acceptai gaiement sans m'inquiéter. Cependant le lever du jour me faisant apercevoir que j'étois avec un de nos ennemis, et que j'abordois sur une rive opposée à la notre, je conçus quelques alarmes, et conjurai mon guide de me ramener. Je vis avec joie que je n'avois pas perdu mon javelot, et que le Hun qui étoit avec moi ne s'en étoit point emparé; j'en conclus qu'il n'étoit point méchant, et quand nous fûmes débarqués, voyant qu'il ne m'entendoit pas, je me jetai à genoux, en lui faisant signe de me ramener; je lui montrai le ciel comme récompense, mon cœur comme reconnoissant; je lui offris une pièce d'or, en lui faisant entendre que mon père lui en donneroit beaucoup. Il secoua la tête, je compris qu'il me refusoit, je me mis à pleurer; il parut ému, me tendit les bras. Je m'y jetai tout en pleurs, je le caressai d'un air suppliant, il détourna la tête, je vis qu'il hésitoit; je joignis les mains; il me regarda un moment, puis comme triomphant de sa propre émotion, m'entraîna avec rapidité loin de la rive. Ce Hun étoit le même vieillard que tu vois sous tes yeux; mais avant de continuer cette narration, je veux te faire connoître, ami, ses aventures, quoiqu'il ne me les ait confiées que plus de deux ans après notre arrivée dans ces lieux.