CHANSON.

Sous l'air de l'étourderie,
Cachant ma philosophie,
Sur la scène qui varie
Je sais fixer le bonheur;
Et la raison embellie
Des graces de la folie,
Fait le charme de ma vie,
Et le repos de mon cœur.

On peut, sans être jolie,
Plaire un moment, faire envie;
A seize ans se voir suivie,
Aussi j'ai mille amoureux.
De leur tendre perfidie,
Par ma gaieté garantie,
Je rirai toute ma vie
De leurs soupirs, de leurs feux.

Sans trop de supercherie,
Un peu de coquetterie,
Animant la jalousie,
Peut m'amuser un instant;
Mais je quitte la partie,
Si plus tendre fantaisie
De mon heureuse folie
Vouloit faire un sentiment.

Eginard se piqua des paroles, et surtout du regard, du sourire de celle qui venoit de chanter; il ne vouloit pas aimer, mais il prétendoit plaire, et peut-être même il aimoit. Il avoit espéré qu'elle chanteroit une romance, qui exprimeroit son inquiétude, sa jalousie, sa crainte; ce ton badin le blessa, l'outra même; il se promit de ne jamais aimer Berthilie, chercha à se venger, et crut y parvenir en chantant à son tour son indifférence.

L'INDIFFÉRENCE.

Depuis que l'indifférence
De mon cœur bannit l'amour,
Si je sens fuir la souffrance,
Le bonheur fuit à son tour;
Sans regret, sans espérance,
Renaît et finit le jour.

Sans désir, sans rêverie,
J'admire ici le printems;
Mon ame n'est plus ravie,
Mon cœur n'a plus de tourmens.
Amour, ranime ma vie,
Rends-moi mon cœur et mes sens.

Rends-moi ces momens d'ivresse,
Mon espoir et mes malheurs;
Rends-moi, d'une autre maîtresse,
Les caprices, les rigueurs.
Dieu charmant de la tendresse!
Rends-moi tout jusqu'à mes pleurs.

Sans doute les dames alloient plaindre Eginard d'une aussi triste indifférence, peut-être même entreprendre de l'en guérir, mais l'arrivée de Théobard mit fin à ces jeux; il dit à Eginard que son maître l'attendoit dans son appartement, engagea les dames à se retirer, et pressa Berthilie de le suivre. Etonnée, inquiète, elle se précipite sur les pas de ce père tendrement aimé: tout annonçoit une nouvelle extraordinaire; elle alarme la sensible fille de Théobard; son père qui la soutient, la sent trembler et la presse contre son cœur; ce tendre mouvement ajoute encore à son effroi.