LIVRE QUATORZIÈME.
Bazine n'a point quitté son palais; heureuse de plaire et d'aimer, seule avec son cœur et sa tendresse, elle jouit de ce bonheur qui fut toujours le charme de sa pensée: son ame avoit besoin d'amour; mais il falloit à sa délicatesse un choix dont elle pût s'applaudir, à son rang un égal, à sa flamme généreuse et pure un amant non moins pur, non moins généreux; il falloit que des traits nobles et majestueux annonçâssent dans son amant l'heureux vainqueur de Bazine; il falloit encore que ces traits, réguliers et fiers, fussent adoucis par la bonté, et sûssent exprimer l'amour. Des revers étoient des titres qui touchoient l'ame de la princesse; la douceur de consoler étoit pour elle un charme de plus; elle eût aimé Childéric sur le trône, mais elle partageroit avec transport son infortune, et le suivroit dans quelque désert qu'il fût contraint d'habiter. La couronne n'étoit plus rien pour elle sans son amant; les obstacles, l'absence, le tems, les dangers, toute la puissance du monde ne pouvoient rien contre cet amour extrême; il a tracé la destinée entière de Bazine; elle ne jouit plus que du sentiment qu'elle éprouve et de celui qu'elle inspire, tout autre objet a cessé d'exister pour elle. Livrée à toutes ces pensées, elle a vu s'écouler la soirée, une partie même de la nuit, quand elle entend un léger bruit, et croit reconnoître la voix de son amie; la princesse s'étoit couchée depuis quelques heures, mais elle n'avoit pu trouver le sommeil; et, surprise d'entendre Berthilie au milieu de la nuit, elle appela ses femmes, et donna ordre qu'on la fît entrer. Les amans croient l'univers occupé de leur flamme, tout les effraie sur leur bonheur, et déjà Bazine va nommer Childéric; mais voyant couler les pleurs de Berthilie, elle pressent qu'un autre objet les excite, et elle se tait. Son amie ne voulant pas prolonger son inquiétude, lui raconte que Trasimond, roi des Vandales, voulant venger ses sujets si cruellement sacrifiés aux mânes d'Amalafroy, s'est joint à Théodoric, roi des Ostrogoths, et est entré en Thuringe à la tête d'une puissante armée; qu'ils exercent d'affreux ravages, et font de si rapides progrès, que l'effroi est général. Bazin, à qui sa blessure ne permet pas encore de combattre, a assemblé son conseil; Childéric, qui s'y est rendu, a offert ses services, ils ont été acceptés avec une vive reconnoissance; une voix générale lui a confié le commandement de l'armée; tous les ordres sont donnés, dans quelques heures il partira. Théobard, chargé des préparatifs, a déjà quitté sa fille; elle-même lui a présenté ses armes, et ses pleurs les ont baignées. Bazine apprend avec joie que Childéric combat pour elle; déjà sûre de la victoire, elle ne craint plus les ennemis; son amant sera vainqueur: le doute est une injure, elle ne croit pas qu'on puisse le former; mais il partira sans la voir, elle en soupire; le jour va paroître, et c'est l'heure fixée pour le départ. Eusèbe annonce un message de la part du roi; Bazine se lève promptement. Eginard est introduit: plusieurs flambeaux éclairent la chambre; Eginard remet à Bazine des tablettes, elles renferment les adieux du roi; un anneau, dont une pierre gravée fait l'inestimable prix; cette pierre représente Childéric couronné, et tenant pour sceptre un javelot; on lit autour de cet anneau: Childerici regis. Tandis que Bazine lit les adieux et y répond, le guerrier est près de Berthilie: la fierté noble qui soutient Bazine est loin de raffermir le cœur de la fille de Théobard; elle craint les armes, redoute la guerre; et les attraits d'une gloire si pénible l'effraient, loin de la séduire. Berthilie ne voit que les dangers et l'absence, elle verse des larmes, et nomme son père en regardant Eginard: un bouquet s'échappe de son sein, il est baigné de pleurs; le jeune guerrier ose lui demander ce premier bienfait; il va partir, il est si tendre, Berthilie si désolée, que l'idée d'un refus ne lui vient pas; elle présente les fleurs flétries; Eginard pose un genou en terre, porte le bouquet à ses lèvres, le place sur son cœur, se lève promptement, et paroît brillant de joie et enflammé d'un nouveau courage. Dans ce moment, Bazine lui remit ses tablettes et un riche baudrier brodé par elle, destiné au roi, et le congédia. Seule avec son amie, elle se sentit moins de fermeté, mais elle se le reprocha; jamais la Thuringe ne lui parut plus en sûreté que depuis que Childéric va la défendre; jamais les troupes n'auront été plus victorieuses; un tel héros doit enflammer tous les cœurs, exalter toutes les ames; la fortune n'oseroit le trahir, il commande aux destins même. Ce qu'avoit prévu l'exaltation de l'amour fut dépassé par le courage. Childéric, voulant épargner les Thuringiens, et sachant que les armées combinées étoient plus nombreuses que la sienne, eut recours à la feinte; il évita le combat, eut l'air de fuir, afin d'être poursuivi, et attira l'armée dans un défilé entouré de bois, où il plaça une partie de ses troupes: en un instant les ennemis furent cernés. Effrayés du nombre qu'ils ne pouvoient connoître, puisque de nouveaux renforts sortoient à chaque instant des forêts, ils se virent enfermés de tous côtés. Childéric pouvoit faire prisonniers les deux rois, il leur en épargna la honte, et se contenta de sa gloire, à laquelle une si grande modération ajouta encore. Ses ennemis vaincus ne purent refuser leur admiration à ce trait noble et généreux; ils demandèrent la paix, et offrirent, pour gage de leur sincérité, et pour resserrer à jamais les liens d'amitié qu'ils alloient former avec Bazin, de donner en mariage, à Hermanfroy, Amalabergue, fille de Trasimond, et de la trop belle et trop célèbre Amalafrède, sœur du roi Théodoric. Childéric ayant envoyé rendre compte de ses triomphes au roi de Thuringe, ainsi que des propositions de paix, celui-ci les accepta sur-le-champ. Amalabergue, encore enfant, fut remise aux vainqueurs, et conduite à la cour de Bazin, où elle resta jusqu'à son mariage, qui se fit au bout de quelques années. Childéric ramena l'armée triomphante; le peuple vola à sa rencontre: on l'admiroit, il gagnoit tous les cœurs; mais, loin de s'enorgueillir, il reportoit aux généraux et à l'armée tout le mérite de la victoire. Bazin le reçut en libérateur de ses états: une foule immense l'entoura, mais Childéric n'envioit point l'hommage de ce peuple, ni la pompe des fêtes; un seul regard a plus de prix pour son cœur que ces honneurs importuns. Que ne peut-il s'y dérober! que ne peut-il échapper à la gloire pour connoître et sentir un instant de bonheur! Mais Bazin le retient près de lui au milieu de ses généraux, et le seul objet que désire son cœur, que souhaite son impatience, le seul qui puisse embellir sa victoire, ne paroît point. Bazine, éperdue de joie, de bonheur et d'amour, n'ose quitter sa retraite; là, sans témoins qui puissent contraindre son cœur, elle presse dans ses bras l'heureuse Berthilie; mais elle n'ira point à travers cette foule indifférente ou curieuse, déguiser sa pensée, modérer ses transports, et défendre à ses regards même de s'exprimer. Childéric triomphant! Childéric de retour! que de biens à-la-fois la ravissent! Elle attendra que, libre des lois qui asservissent la grandeur, il puisse venir à ses pieds déposer ses armes, et lire dans ses yeux un triomphe plus doux. Mais Childéric, impatient de l'absence de la princesse, inquiet même, ordonne à Eginard de se rendre près d'elle, et de lui porter tous les détails de sa victoire. Chargé d'un ordre d'autant plus doux qu'il espère trouver Berthilie près de la princesse, Eginard parvient promptement au palais. Berthilie, en l'apercevant, veut se lever, mais ses forces lui manquent; elle retombe sur son siége, et une mortelle pâleur se répand sur tous ses traits; elle peut à peine respirer; Eginard qui voit son trouble, oublie un moment ce qu'il venoit dire; mais les roses ayant promptement reparu sur le visage charmant de Berthilie, il se remit lui-même, et offrit à la princesse, attentive et émue, les hommages de ce grand roi qui les obtenoit tous. Eginard n'oublia aucun des détails glorieux d'une aussi importante victoire. Bazine, tour-à-tour flattée, attendrie, jouit de tout ce qui élève son amant. Berthilie ne compte que le retour, ne connoît point d'ennemis, ne désire qu'une conquête; sa patrie est toute entière dans son père, la princesse et son amant. Théobard n'est pas encore arrivé; il accompagne la jeune Amalabergue, mais il n'a pas été moins heureux que ne le désire sa tendre fille. Eginard avoit déposé aux pieds de Bazine, l'épée triomphante du roi, lui-même lui parloit à genoux, et Berthilie étoit assise près de la princesse. Eginard, dans sa précipitation, n'a peut-être pas bien choisi la place, car un indifférent même supposeroit qu'il est aux pieds de Berthilie, que même c'est elle qu'il a regardée en parlant à la princesse; mais le sentiment n'observe point; Bazine ne s'en douta pas, son amie ne fit aucune réflexion, et la princesse, oubliant Eginard, ne s'occupa bientôt plus que de Childéric et s'abandonna à sa rêverie. Berthilie, moins distraite, releva le guerrier, et respectant les pensées auxquelles se livroit son amie, elle s'approcha d'une fenêtre ouverte qui donnoit sur une terrasse ornée de fleurs; elle regarda Eginard, il osa la suivre; leur entretien fut timide; mais après tant de dangers, un jeune héros est devenu bien cher; on a tremblé pour ses jours, on a si souvent pleuré, qu'il est juste qu'à son tour il console. Berthilie a tant de fois gémi.... sur son père, il est sauvé, elle est heureuse! Ah! s'il pouvoit, content de l'aimer, borner à elle seule tout son bonheur, ne plus exposer des jours.... qui sont les siens, une vie qui est la sienne.... Eginard assure que pour lui il n'a eu rien à craindre, qu'il avoit là, sur son cœur, une défense certaine.... et il tire de son sein le bouquet, gage de ses adieux. Berthilie rougit de joie et de pudeur, devint tremblante, baissa les yeux, et sentit qu'il étoit tems de rejoindre la princesse... Cependant elle n'obéit pas sans regret à cette loi sévère, et soupira en voyant s'éloigner celui qu'elle n'avoit quitté qu'alarmée du plaisir que lui causoit sa présence. Eginard a rejoint son maître; il sait qu'une fête magnifique se prépare, que Bazine a reçu l'ordre du roi, son oncle, d'en venir faire les honneurs, et Childéric voit avec plaisir les somptueux apprêts qui lui annoncent enfin celle qu'il adore. Des flambeaux éclairent les salles, on entend déjà le bruit des instrumens, lorsque Bazine paroît. Childéric ne l'a jamais vue que sous ses habits de deuil, ou dans la parure négligée qui sied si bien à sa fraîcheur; mais c'est en reine qu'elle se présente à ses yeux, qui, éblouis de tant de charmes, cherchent et retrouvent avec délices, les grâces modestes que tant d'éclat semble relever encore. Etrangère à la richesse qui la décore, Bazine cache en vain la sérénité de son noble front sous le bandeau de rubis; en vain ses cheveux, rattachés par de magnifiques nœuds de diamans, ne peuvent plus flotter avec grâce sur le beau sein renfermé dans le vêtement de pourpre et d'or; si les yeux étonnés méconnoissent un moment que c'est Bazine, le cœur dit bientôt que c'est elle; superbe et cependant charmante, la princesse s'approche du roi de Thuringe, qu'elle félicite sur le succès de ses armes, adresse à Childéric des paroles non moins flatteuses, mais qu'un doux regard et une rougeur plus douce encore accompagnent; elle ne fut pas moins gracieuse pour tous les généraux; pas un trait de courage ou de clémence ne fut oublié par elle. Ah! princesse, lui dit le plus ancien chef de l'armée, vous voulez donc nous faire tuer tous! La fête fut brillante, et tous les cœurs s'ouvrirent au plaisir; Bazine dansa avec cette inimitable perfection attachée à chacun de ses mouvemens; Childéric, si jeune, si agile, ne fut pas moins admiré; Berthilie sembla voltiger, Eginard la poursuivre et la dépasser. Le jour termina les plaisirs.
Théobard arriva bientôt, conduisant la petite Amalabergue avec plusieurs femmes de sa suite. Le soin de la recevoir, et les fêtes qu'occasionnèrent son arrivée, occupant le roi de Thuringe, Childéric et Bazine s'étoient trouvés seuls plusieurs fois. Au bonheur de s'aimer, ils avoient enfin ajouté celui de se le dire; mais Childéric attend des nouvelles de Viomade, et ce n'est qu'après les avoir reçues, et au moment de retourner dans ses états, qu'il demandera la main de la princesse; jusques-là, heureux de se voir, et mille fois heureux, ils s'aimeront en silence: tel est leur projet; c'est de lui qu'ils s'entretiennent, c'est à lui qu'ils pensent, et c'est en lui qu'ils espèrent. Que ne peuvent-ils passer ainsi toute leur vie!.. Mais Bazin va troubler des jours si beaux, un bonheur si pur, et punir la princesse de cette rare beauté, dont, jusque-là, il n'avoit point éprouvé l'empire.
FIN DU LIVRE QUATORZIÈME.
CHILDÉRIC.
LIVRE QUINZIÈME.
SOMMAIRE
DU LIVRE QUINZIÈME.