CHILDÉRIC.

LIVRE DIX-HUITIÈME.

SOMMAIRE

DU LIVRE DIX-HUITIÈME.

Arrivée du roi; transports de l'armée. Il retrouve Viomade, remonte sur le pavois, combat Egidius, est vainqueur, rentre dans toutes ses places, s'arrête à Tournay. Inquiet du silence d'Eginard, il envoie Valamir en Thuringe; il annonce à son retour que la princesse est épouse du roi de Thuringe. Désespoir de Childéric. Il se prépare à attaquer les Saxons. On annonce des Bardes, ils chantent la gloire de Childéric. Quels sont ces Bardes. Ravissement du roi. Il reproche à Valamir de l'avoir trompé. Mais Bazine lui confirme la nouvelle de son mariage avec le roi de Thuringe; elle raconte ses aventures. Childéric part avec son armée, il est vainqueur, Egidius est tué. Le roi retrouve Egésippe, s'empare de Beauvais, de Paris, revient plein de gloire dans Tournay, y trouve Théobard, qui lui annonce que la reine est libre. Théobard lui raconte les événemens qui ont suivi le départ de la princesse. Bazine veut aussi le bonheur de Berthilie et d'Elénire, fille d'Eusèbe. Les trois mariages se célébrent le même jour dans le temple d'Esus.

LIVRE DIX-HUITIÈME.

Taber n'avoit quitté le roi des Francs qu'au moment où il alloit rejoindre Mainfroi, Arthaut, Recimer et Amblar, suivis eux-mêmes de plusieurs guerriers; la joie que ressentirent ces braves à l'aspect de leur maître, ne pouvoit se comparer qu'à celle du prince en retrouvant des sujets dévoués et fidèles. Ils renouvelèrent au roi des sermens gravés dans leurs cœurs, et Childéric les assura à son tour d'une amitié constante et méritée; mais empressé de retrouver Viomade, le roi ne voulut point s'arrêter, et son cœur tressaillit de joie en revoyant sa patrie, ces riches plaines, ce beau royaume conquis par ses pères. Ce fut en 463 que Childéric rentra en France; il avoit alors vingt-cinq ans, étoit le plus bel homme de son siècle, et avoit acquis en peu d'années une connoissance du cœur humain que les rois, nés sur le trône et entourés de ses prestiges, ne peuvent jamais posséder. Ses revers avoient élevé son ame au-dessus du malheur et de la fortune; il savoit sentir l'amitié dont il connoissoit tout le prix, et à qui il devoit son trône.... Il se connoissoit lui-même, étude si utile et faite si rarement par ceux que l'on trompe sans cesse, soit pour leur plaire, soit pour les égarer. Childéric avoit à effacer de grandes fautes, mais il lui restoit de grands moyens, et de nombreuses années; l'amour qui avoit séduit sa jeunesse, alloit lui-même s'entendre avec la vertu et la gloire; aucune tache ne devoit plus nuire à cet ensemble heureux de grandeur, de courage, de beauté, de bienfaisance et de sagesse. Childéric avoit déjà passé Strasbourg, il quittoit Saint-Dizier, et s'avançoit vers le terme de son voyage; déjà il apercevoit la haute montagne au pied de laquelle est bâtie cette petite ville fameuse par les ravages d'Attila, plus fameuse encore par son attachement pour son prince, et par la gloire de l'avoir reconnu la première; Childéric, impatient d'embrasser son cher Viomade, pressoit son coursier, qui, secondant les vœux de son maître, s'élançoit avec la rapidité des vents; le soleil couchant faisoit briller au loin les armes étincelantes; une joie délicieuse remplissoit l'ame sensible du roi; la poussière qui s'élevoit dans la plaine lui annonçoit un groupe de cavaliers volant rapidement à sa rencontre; son cœur devine Viomade avant que ses yeux puissent le reconnoître, et en peu d'instans, ils sont dans les bras l'un de l'autre. L'armée entière s'approche en désordre et à pas précipités, chacun veut voir le roi, on l'entoure, on le presse, on tombe à ses pieds; plus de rangs, plus de chefs, plus de soldats, l'amour a tout confondu.... Childéric étend ses bras vers eux, leur montre son cœur; il ne peut parler, et laisse sans honte couler ces larmes de reconnoissance, qui honorent le peuple qui les obtient, et le roi qui sait les répandre. Au milieu de ce trouble sublime, une couronne, un sceptre sont apportés; c'est Viomade qui a l'honneur de les présenter lui-même: Childéric, ôtant son casque avec cet air noble et plein de charme qui le distingue, lui dit: Je la tiens de toi, Viomade; et il posa la couronne sur sa tête. Le sceptre étoit ce même javelot, sceptre du grand Pharamond, et teint du sang de Gelimer.... Childéric le reçut avec attendrissement, et donna un regret à son ami, un soupir à Talaïs. Le pavois fut apporté; Childéric y monta; c'étoit à qui auroit l'honneur de le porter: ce fut ainsi élevé, et au milieu de ses braves et de son armée, que Childéric entra dans la ville; elle étoit jonchée de fleurs, toutes les femmes en étoient couronnées; les cris mille fois répétés de vive le roi! remplissoient les airs, une musique guerrière achevoit de remuer les ames, les Bardes chantoient à leur tour, des feux étoient allumés, des festins partout étoient préparés. Childéric se disoit tout bas: O Bazine! c'est ainsi qu'il vous aimeront!... La nuit fut aussi belle que le jour avoit été éclatant; on oublioit la fatigue, on renonçoit au sommeil, et l'aurore aperçut encore les derniers jeux de cette fête mémorable.

Elle est enfin terminée, et le roi reste seul avec son ami; ce moment fut aussi doux pour son cœur que celui de son triomphe, ils avoient l'un et l'autre bien des choses à se dire; à peine Childéric donna-t-il quelques heures au repos. Mais il apprend qu'Egidius marche contre lui vers la Champagne: il ne faut pas lui donner la gloire d'attaquer, marchons à sa rencontre, dit Childéric, assemblons le conseil, tel qu'il étoit composé à mon départ, pressons-nous, et partons. Les ordres sont donnés, et tandis qu'ils s'exécutent, le roi nomme Bazine à son ami, lui parle de ses vertus, de sa beauté, de ses malheurs, du lieu horrible où il l'a laissée captive, et d'Eginard qui veille à ce précieux trésor. Interrompu par l'arrivée du conseil, le roi lui expose la nécessité de marcher à l'instant même contre Egidius; c'étoit l'avis de tous, ce fut celui de l'armée; les anciens grades furent rendus à ceux qui les avoient possédés et mérités, et les Francs poussèrent des cris de joie en marchant contre les Romains, et en voyant le roi à leur tête. Egidius, de son côté, pressoit sa marche. Les deux armées se rencontrèrent entre Langres et Troyes, et la victoire ne fut ni lente ni douteuse. Les Francs, vainqueurs, poursuivirent l'ennemi qui fuyoit devant eux; Childéric suspendit le carnage, s'assura de Langres, de Metz, de Verdun, de Vilita ancien, de Cambrai, et s'arrêta à Tournay, sa capitale: ce fut là qu'il retrouva de nouveaux témoignages de l'amour et du zèle de ses sujets depuis long-tems séparés de lui; ce fut là que de nouvelles fêtes lui répétèrent qu'il étoit aimé, et que les troupes triomphantes lui firent l'hommage de leur gloire. Le roi, au milieu de son peuple, jouissoit de cette satisfaction délirante que donne une vive sensibilité; il ne cessoit de regarder autour de lui, et chaque regard lui offroit un sujet fidèle. Oppressé par son bonheur, accablé des torrens d'amour et de joie qui inondoient son cœur, il doute si ses forces pourront suffire à une félicité plus qu'humaine; mais Bazine ne la partage pas!... Cette idée donne le change à ses transports, et vient la calmer. Childéric n'oublioit point ce qu'il devoit aux dieux et à Diticas; en s'arrêtant à Tournay il s'étoit promis de célébrer sa reconnoissance par un pompeux sacrifice; il fut ordonné, et jamais encore on en avoit offert de plus grand, de plus solennel; l'armée entière y assista, le roi y donna des marques d'une piété profonde; il témoigna au grand prêtre une vénération, un respect mêlé de reconnoissance; Diticas lui adressa un discours flatteur, félicita le peuple et l'armée, invoqua pour elle la protection divine, l'en assura: il se retira dans son temple, emportant dans son cœur un attachement plus vif encore pour un roi qui se montroit à tous les yeux paré de tant de vertus nouvelles. Childéric, en mémoire des bienfaits des dieux, ordonna que l'on bâtît un temple dans la ville même; il fait encore de nos jours partie de la cathédrale de Tournay; sa nef est entièrement ancienne, et présente au souvenir un monument de la reconnoissance de ce grand roi. D'autres soins l'appeloient encore; il avoit espéré en vain recevoir des nouvelles d'Eginard; inquiet, désolé de son silence, il fit partir secrètement Valamir; et sachant que les Romains se rassembloient à Cologne, il marcha contre eux, les défit, s'empara de la ville, prit également Trèves, et forcé par la mauvaise saison à mettre bas les armes, il rentra dans Tournay, où il ne trouva point encore Valamir de retour. Childéric donna au bonheur de son peuple un tems qu'il ne pouvoit consacrer à sa gloire; il diminua les impôts, réforma plusieurs abus, récompensa les guerriers, augmenta le nombre de ses braves, créa ces lois sages et répressives, dont le citoyen paisible n'a rien à craindre, et qui contiennent le méchant; écouta les plaintes du malheureux, de l'innocent, fut toujours juste, et quelquefois clément; enfin il fit aimer son empire autant qu'il avoit fait respecter ses armes.