Au nombre des adoratrices de monsieur de Chateaubriand se trouvait, mais sans prétention sur son cœur, madame Octave de Ségur.

Quoique ce soit un peu anticiper sur les événements, son histoire est si romanesque que je veux la raconter.

Mademoiselle d'Aguesseau épousa par amour son cousin germain, Octave de Ségur. Pendant le temps du Directoire, le jeune ménage jouit d'un bonheur complet. Vivant chez leurs parents, ils fournissaient à leurs dépenses personnelles en traduisant des romans anglais. Ils avaient déjà trois garçons dont l'éducation commençait à les occuper, lorsque Octave fut nommé sous-préfet par le Premier Consul. Sa femme le suivit à Soissons.

Le comte de Ségur, leur père, se rallia au gouvernement devenu impérial; il fut nommé grand maître des cérémonies, et madame Octave dame du palais de l'impératrice Joséphine. Dès lors le bonheur intérieur fut troublé; les longues absences forcées par le service de madame de Ségur développèrent dans Octave la jalousie que son cœur passionné recélait à son insu. Étienne de Choiseul devint, fort à tort assure-t-on, l'objet de son inquiétude. Il était, comme Orosmane, «cruellement blessé, mais trop fier pour se plaindre».

Madame Octave suivit l'Impératrice à Plombières; son mari obtint un congé pour aller passer quelques jours auprès d'elle. Il arriva le soir; il faisait un clair de lune magnifique. Madame Octave ne l'attendait pas; elle était dehors, son mari la suivit. Elle se promenait avec Étienne de Choiseul. Il ne se découvrit pas, quitta Plombières sans avoir parlé à personne et ne retourna pas à Soissons. On le chercha partout vainement; on ne put en avoir aucune nouvelle. Au bout d'un an, madame Octave reçut par la poste un billet timbré de Boulogne et portant ces mots:

«Je pars, chère Félicité, je vais affronter un élément moins agité que ce cœur qui ne battra jamais que pour vous.»

Ce billet était fermé par un cachet qu'elle lui avait donné et qui portait: Friendship, esteem and eternal love.

Philippe de Ségur partit immédiatement pour Boulogne, mais il ne put trouver aucune trace de son frère. Il était pourtant à bord d'une des péniches où Philippe le cherchait, mais il jouait si parfaitement son rôle de soldat qu'aucun de ses camarades ne soupçonna son travestissement. Il suivit la grande armée en Allemagne; plusieurs années s'écoulèrent; un second billet fut remis chez madame de Ségur, il portait seulement les paroles gravées sur le cachet, écrites de la main d'Octave.

Ce fut le seul signal de son existence. Après s'être désespérée, madame Octave avait fini par se laisser consoler, par partager même des sentiments vifs qu'elle inspira. Ses trois fils n'en étaient pas moins son premier intérêt; elle veillait sur eux avec la tendresse la plus éclairée.

Octave, ayant été fait prisonnier et mené dans une petite ville au fond de la Hongrie, n'y apprit que fort tard la nouvelle de la mort d'Étienne de Choiseul, tué à la bataille de Wagram. Il eut alors le désir de revoir sa patrie. Ses démarches pour obtenir sa liberté n'eurent pas un succès assez prompt pour que les événements ne les devançassent pas; la paix les rendit inutiles, et il revint en France en 1814.