Lescour, craignant alors qu'un autre ne fût chargé de la fatale commission, s'était remis, et avait répondu:
«Non, mon général, je n'hésite jamais à obéir à mes chefs.»
Que, sur cette réponse, monsieur de Girardin était reparti au galop. On offrait, au reste, de m'amener monsieur de Lescour le lendemain matin. Monsieur de Nesselrode me pria d'y consentir. Le duc de Maillé, présent à ce récit, se rappela avoir vu monsieur de Girardin sur le pont Louis XVI, le jour et à l'heure indiqués, passant à cheval très vite et avoir été étonné de lui voir tourner à droite, en effet, du côté des Invalides. Monsieur de Lescour vint chez moi le lendemain; j'avais préalablement reçu un billet du comte de Nesselrode qui me demandait de le lui envoyer. Il y alla, fut présenté à l'empereur Alexandre, reçut force compliments et la croix de Sainte-Anne. Il revint chez moi dans des transports de joie et de reconnaissance. Il me parut un homme fort simple et fort véridique.
Quelques jours après, la princesse de Vaudémont, sa protectrice, le tança vertement d'avoir publié cette affaire. On le mena déjeuner chez madame de Vintimille. Mesdames de Girardin et Greffulhe, ses nièces, s'y trouvèrent; elles pleurèrent beaucoup. Le général Clarke, auquel Lescour était accoutumé d'obéir comme ministre de la guerre, lui reprocha de s'être vendu à l'ennemi. On l'entoura, on le pressa; on voulut obtenir de lui un démenti. Il n'y consentit pas tout à fait, mais on l'amena à signer une déclaration où, en confirmant avoir reçu l'ordre verbal d'un officier supérieur, il ajoutait que le jour était tellement tombé qu'il n'était pas sûr de l'avoir reconnu et pouvait bien s'être trompé en le nommant. En sortant de là, il vint chez moi me raconter ce qu'il avait fait.
«Monsieur de Lescour, lui dis-je, vous vous êtes perdu. Quand on avance des faits d'une pareille gravité, il faut en être tellement sûr qu'aucune circonstance ne puisse faire varier sur le moindre détail, et c'en est un bien important que celui sur lequel vous vous êtes rétracté. Je comprends que cela doit donner de grands doutes sur votre véracité, et les personnes qui ont arraché ce désaveu à votre faiblesse seront les premières à en profiter pour vous inculper.
Le pauvre homme en convenait et était au désespoir; le résultat que je lui avais annoncé ne tarda pas. Il fut promptement établi que monsieur de Lescour était un misérable aventurier qui avait inventé toute cette fable pour se faire un sort; on lui donna vite une petite place à Cette où on l'envoya. Monsieur de Girardin ne tarda pas à être en faveur auprès de nos princes et le pauvre Lescour a été persécuté par lui. Je ne l'ai jamais revu et je ne sais ce qu'il est devenu.
Il est généralement convenu de repousser cette circonstance comme fausse. Cependant, quand je rapproche ce récit du départ précipité de madame Bertrand, exécuté sur un ordre de son mari, des sollicitations passionnées de monsieur de La Touche pour nous faire partir ce même jour, de la visite rapide et silencieuse de monsieur de Girardin à l'état-major où il se contenta de prendre connaissance de la capitulation avant de retourner à Juvisy où l'Empereur l'attendait, et enfin de la rencontre que monsieur de Maillé en fit sur le pont et du chemin qu'il lui vit prendre, qui, assurément, n'était pas celui d'un homme très pressé de se rendre à Fontainebleau, j'avoue que je suis assez portée à croire à la véracité de monsieur de Lescour et à le regarder comme une victime sacrifiée par sa propre faiblesse à l'intérêt des autres.
CHAPITRE III
Le maréchal Marmont. — Bataille de Paris. — Séjour à Essonnes. — Mot du général Drouot. — Le maréchal Marmont entre en pourparlers avec les Alliés. — Arrivée des maréchaux à Essonnes. — Ils viennent à Paris. — Conférence chez l'empereur Alexandre. — Le maréchal Marmont apprend que son corps d'armée quitte Essonnes malgré ses ordres. — Son chagrin. — Intrépidité de sa conduite à Versailles. — Erreur de sa conduite. — Lettre du général Bordesoulle. — Réponse donnée aux maréchaux. — Conduite du maréchal Ney. — Dangers courus à notre insu. — Sauvegarde envoyée chez moi. — Pêche russe. — Bonhomie des cosaques. — Formation d'une garde d'honneur. — Intrigues qui en résultent.
J'arrive, avec répugnance, à ce que l'histoire ne pourra s'empêcher d'appeler la défection du maréchal Marmont. Sans doute, elle la dépouillera de toutes les calomnies qu'on y a jointes, mais l'attachement sincère que je lui porte me force à m'affliger qu'une action, très défendable en elle-même, ait été conçue par un homme pour lequel la seule pensée en était un tort. Il est exactement vrai que le maréchal n'est coupable que d'être entré en négociation avec le prince de Schwarzenberg à l'insu de l'Empereur. Mais il était trop personnellement attaché à Napoléon, il en avait été comblé de trop de bontés, il en avait reçu trop de grâces pour qu'il ne fût pas dans son rôle, peut-être dans son devoir, de rester exclusivement lié à sa fortune. Lui-même l'a si bien senti que cette circonstance de sa vie a exercé depuis la plus fâcheuse influence sur ses actions et l'a rendu bien malheureux, lorsque le premier moment de l'excitation a été passé.