Malgré mon peu de goût pour les cérémonies, je voulus assister à la séance royale où la charte fut promulguée. Mon libéralisme fut courroucé de la manière dont on avait atténué les engagements de Saint-Ouen. La charte me sembla une mystification. Cette impression fut bien loin d'être générale; chacun n'était occupé qu'à y chercher l'article qu'il pouvait utiliser à son profit. Je fus peu édifiée de mes compatriotes à cette occasion. Le Roi fut reçu à merveille. La cérémonie était belle, mais elle manquait de ce sérieux et de ce recueillement religieux avec lesquels un grand peuple aurait dû recevoir les tables de la loi. On était principalement occupé des nouveaux costumes, des nouvelles figures et des anciens usages redevenus nouveaux par une longue désuétude.

Lorsque le Roi termina son discours, bien fait et prononcé d'une voix imposante, par les mots de mon chancelier vous dira le reste, un sourire presque bruyant circula dans toute la salle. Après la lecture de la charte, monsieur Dambray fit celle de la liste des pairs; il commença par les ducs et pairs de l'ancien, puis du nouveau régime. Arrivant aux pairs sénateurs, il lut entre autres les noms de monsieur le comte Cornet, monsieur le comte Cornudet avec un ton si parfaitement dénigrant et impertinent que j'en fus scandalisée et ne pus m'empêcher de dire à mes voisins:

«Voilà une singulière façon de se faire des partisans! Ces gens auxquels on accorde une grâce considérable sont, par ce ton seul, dégagés de la reconnaissance.»

On ne fit que six nouveaux pairs, au nombre desquels se trouvait le comte Charles de Damas, déjà nommé commandant d'une des compagnies rouges de la maison du Roi. Aussi, quelques jours après, la comtesse Charles de Damas, qui a été depuis dans l'opposition ultra la plus forcenée, me disait-elle:

«Je vois des gens qui trouvent à redire à ce qui se passe; quant à moi, comme je suis convaincue que le Roi a beaucoup plus d'esprit et de jugement que moi et qu'il est mieux placé pour voir ce qui est bien, dès qu'il a énoncé une volonté, je l'adopte sans un instant d'hésitation.»

Je me suis rappelé cette phrase parce que je me suis donné le plaisir de la lui rétorquer textuellement en 1815, lorsqu'elle était si furieuse qu'on ne fît pas périr tous les bonapartistes sur le seul cri de haro.

La charte promulguée, les souverains étrangers partirent.

Avant l'arrivée du Roi, Monsieur avait, en sa qualité de lieutenant général du royaume, envoyé dans les provinces des commissaires chargés de pouvoirs fort importants. Ils devaient se faire rendre compte par les autorités, examiner l'état du pays, en juger l'esprit et indiquer les mesures propres à le calmer. Cette commission aurait pu être utile; mon père fut désigné pour en faire partie. Par une erreur typographique le nom de son frère, le vicomte d'Osmond, fut porté sur la liste du Moniteur, et mon père mit d'autant plus de zèle à l'y faire maintenir que les collègues désignés en même temps, se composant pour la plupart des entours immédiats de Monsieur, lui indiquaient que la besogne serait mal et légèrement faite. Tout modeste qu'il était, il fut assez blessé de voir qu'on avait eu l'idée de le placer sur une pareille liste.

Monsieur de Talleyrand lui expliqua que, lorsque son nom y avait été porté, il comptait qu'elle serait tout autrement composée et de gens auxquels il serait possible de confier des pouvoirs larges et véritables. Depuis les choix faits par Monsieur, on n'avait, au contraire, été occupé qu'à les limiter. Dans toutes les occasions, monsieur de Talleyrand a été on ne saurait mieux pour mon père. Leur connaissance datait de leur première jeunesse; et, quoiqu'ils eussent suivi une route bien différente et que leurs rapports eussent été interrompus pendant vingt-cinq ans, cependant il a toujours fait grand état de la capacité et de la loyauté de mon excellent père.

Mes prévisions sur le changement survenu dans ses dispositions furent bientôt justifiées; car, après avoir refusé d'aller à Vienne, il accepta l'ambassade de Turin. Malgré sa haute raison et son jugement supérieur, au milieu de cette curée de places, il n'avait pu s'empêcher de retrouver quelques velléités d'ambition.