Madame de Talleyrand ne se trompa pas sur l'importance de cette réunion si secrètement préparée; elle ne put cacher son trouble ni s'en remettre. Ses prévisions n'ont pas été trompées; depuis ce jour, elle n'a pas revu monsieur de Talleyrand, et bientôt elle a été expulsée de sa maison.

Monsieur de Blacas redoubla de soins et de grâce pour mon père après le départ de monsieur de Talleyrand, mais il ne lui convenait nullement d'entrer dans la cabale qui se formait sous ses yeux.

Nous voyions souvent, depuis nombre d'années, la princesse de Carignan, nièce du roi de Saxe. Elle avait épousé, au commencement de la Révolution, le prince de Carignan, alors éloigné de la Couronne, mais prince du sang reconnu. Elle avait adopté les idées révolutionnaires et y avait entraîné son mari, dépourvu de l'intelligence la plus commune. Elle était restée veuve et ruinée avec deux enfants et avait successivement porté ses réclamations dans les antichambres du Directoire, du Consulat et de l'Empire.

Il convenait à l'Empereur de les accueillir; elle reprit son titre de princesse, et il partagea les biens, non vendus, de la maison de Carignan, entre son fils et celui du comte de Villefranche, oncle du feu prince de Carignan. Il l'avait eu d'un mariage contracté en France avec une demoiselle Magon, fille d'un armateur de Saint-Malo. La princesse de Lamballe, sa sœur, en avait été désolée, courroucée, et la Cour de Sardaigne n'avait jamais reconnu cette union.

La princesse de Carignan, saxonne, avait de son côté épousé secrètement un monsieur de Montléard dont elle avait plusieurs enfants qu'elle cachait très soigneusement ainsi que ses grossesses. Elle n'avouait que les deux Carignan. L'aîné était, en 1812, une grande belle fille de quinze ans, très simple, très naturelle, très bonne enfant. Le fils, dont l'enfance avait été négligée jusqu'à l'abandon, après avoir polissonné à Paris avec tous les petits garçons du quartier, était depuis quelques mois dans une pension à Genève où le roi de Sardaigne l'avait fait réclamer pour l'établir à Turin. Il était devenu un personnage important. Le Roi n'ayant que des filles et son frère étant sans enfants, le prince de Carignan se trouvait héritier présomptif de la Couronne.

Le duc de Modène, frère de la reine de Sardaigne, et marié à sa fille aînée, aurait trouvé plus simple de voir changer l'ordre de succession. L'Autriche appuyait ses prétentions; les opinions révolutionnaires des parents et la conduite que la princesse de Carignan avait continué à tenir militaient contre le jeune prince de Carignan; mais il était de la maison de Savoie et c'était un grand titre aux yeux du Roi. Le faire reconnaître et proclamer hautement était une des affaires les plus importantes de la mission confiée à mon père. La France a le plus grand intérêt à ce que l'Autriche n'ajoute pas le Piémont aux États qu'elle gouverne en Italie.

La princesse de Carignan désirait obtenir la permission d'aller à Turin avec sa fille. On consentait bien à recevoir et même à garder la jeune princesse, mais toutes les portes étaient barricadées contre la mère. Dès qu'elle sut la nomination de mon père, elle ne sortit plus de chez nous, ayant à chaque heure quelque nouveau motif à faire valoir pour obtenir la médiation de l'ambassadeur qui était disposé à s'occuper très activement des affaires du prince mais point du tout à obtenir le retour de la princesse dont la présence n'aurait été qu'un embarras continuel pour son fils et pour la France qui se déclarait en sa faveur.

L'autre Carignan (Villefranche) avait épousé mademoiselle de La Vauguyon, et cette famille s'agitait aussi pour faire admettre sa légitimité par la Cour de Turin. On arguait d'un acte du feu Roi qui, à l'article de la mort, avait dû reconnaître le mariage disproportionné du comte de Villefranche.

Mon père n'était pas toujours libre d'écouter ces minutieuses explications. J'en subissais ma bonne part et je préludais ainsi à l'ennui qui m'attendait à Turin.

Nous partîmes au commencement d'octobre.