Le ton y était si libre que ma mère m'a raconté que souvent elle en était embarrassée jusqu'à en pleurer. Dans les premières années de son mariage, elle s'y voyait en butte aux sarcasmes et aux plaisanteries de façon à s'y trouver souvent assez malheureuse, mais le patronage de l'archevêque était trop précieux au jeune couple pour ne le pas ménager. Un vieux grand vicaire, car il y en avait au milieu de tout ce joyeux monde, la voyant très triste un jour lui dit: «Madame la marquise, ne vous affligez pas, vous êtes bien jolie et c'est déjà un tort; on vous le pardonnera pourtant. Mais, si vous voulez vivre tranquille ici, cachez mieux votre amour pour votre mari; l'amour conjugal est le seul qu'on n'y tolère pas.»

Il est certain que tous les autres étaient fort libres de se déployer; mais c'était cependant avec de certaines bienséances convenues dont personne n'était dupe, mais auxquelles on ne pouvait manquer sans se perdre, ainsi que cela s'appelait alors. Il y avait des protocoles établis, et il fallait être bien grande dame, ou s'être fait une position à part, par impudence ou par supériorité d'esprit, pour oser y manquer. Madame Dillon n'était pas dans ces catégories, et elle gardait dans le désordre de si bonnes manières que ma mère m'a souvent dit: «En arrivant à Hautefontaine, on était sûr qu'elle était la maîtresse du prince de Guéméné, et, lorsqu'on y avait passé six mois, on en doutait.»

En tout, dans cette société, les gestes étaient aussi chastes que les paroles l'étaient peu. Un homme qui aurait posé sa main sur le dos d'un fauteuil occupé par une femme aurait paru grossièrement insolent. Il fallait une très grande intimité pour se donner le bras à la promenade, et cela n'arrivait guère, même à la campagne. Jamais on ne donnait ni le bras ni la main pour aller dîner; jamais un homme ne se serait assis sur le même sopha, mais, en revanche, les paroles étaient libres jusqu'à la licence.

À Hautefontaine, par respect pour le caractère du maître du château, on allait à la messe le dimanche. Personne n'y portait de livre de prières; c'étaient toujours des volumes d'ouvrages légers, et souvent scandaleux, qu'on laissait dans la tribune du château à l'inspection des frotteurs, libres de s'en édifier à loisir.

Je suis entrée dans ces détails au sujet de Hautefontaine, parce que je les sais avec certitude. Je ne prétends pas dire que tous les archevêques de France menassent pareille vie, mais seulement que cela pouvait avoir lieu sans nuire essentiellement à la considération. Tout ce qu'il y avait de plus grand, de plus brillant, de plus à la mode à la Cour; tout ce qu'il y avait de plus élevé, de plus distingué dans le clergé, ne manquait pas d'aller à Hautefontaine et de s'en trouver très honoré. L'évêque de Montpellier (je ne sais pas son nom de famille) était le seul qui, par sa haute vertu, imposât un peu à l'archevêque; et, lorsque cet évêque suivait la chasse en calèche, l'archevêque disait à ses camarades chasseurs: «Ah çà, messieurs, il ne faudra pas jurer aujourd'hui.» Dès que l'ardeur de la chasse l'emportait, il était le premier à piquer des deux et à oublier la recommandation.

Au reste, nos prélats n'étaient pas les seuls en Europe qui réunissent les goûts sylvains à ceux de la bonne chère. Voici ce que me racontait, il y a peu de jours, le comte Théodore de Lameth:

Pour posséder des bénéfices ecclésiastiques, il fallait que les chevaliers de Malte fussent tonsurés. Les évêques de France se prêtaient mal volontiers à cette cérémonie, parce que le crédit des chevaliers enlevait au clergé une partie considérable de ses biens. Théodore de Lameth, étant chevalier de Malte et capitaine de cavalerie à l'âge de vingt ans, avait bonne chance et meilleure volonté d'obtenir un bénéfice. Il cherchait à se faire tonsurer et rencontrait des difficultés. Se trouvant en garnison à Strasbourg, il négocia en Allemagne et obtint, pour une modique rétribution, que l'évêque souverain de Paderborn lui rendît le service auquel les prélats, ses compatriotes, répugnaient. La veille du jour fixé, il débarqua chez l'évêque, à Paderborn. Le vin de Champagne, les gais propos, firent accueil au capitaine de cavalerie et rendirent le souper des plus animés. Le lendemain, il se présenta à l'église vêtu de son uniforme, recouvert d'une chappe tombante, pour laisser voir l'épaulette et la contre-épaulette, et retroussée sur la garde de l'épée; il tenait le surplis tout plié sur son bras. Ses cheveux, qu'on portait alors noués en queue, flottaient sur ses épaules.

Il trouva l'évêque devant l'autel, entouré d'un nombreux clergé. La cérémonie se conduisit avec beaucoup de décence, de pompe et de magnificence. L'évêque s'empara d'une paire de grands ciseaux d'une main et, de l'autre, de la totalité des cheveux du néophyte. Le jeune homme trembla; il se vit écourté de façon à n'oser plus retourner à la garnison. Mais, à mesure que l'antienne se prolongeait, l'évêque laissait glisser les cheveux entre ses doigts, jusqu'à ce qu'il n'en resta plus que deux ou trois dont il coupa le bout. Au moment où la cérémonie s'achevait, le nouveau tonsuré se mit à genoux pour recevoir la bénédiction épiscopale, et fut fort étonné de recueillir ces paroles dites à voix basse dans l'instant le plus solennel: «Allez ôter votre uniforme, venez vite chez moi; nous prendrons une tasse de chocolat, et nous irons courre un chevreuil.» Belle conclusion et digne de l'exorde.

Le récit de cette cérémonie étrange, fait très gaiement par un homme de quatre-vingt-deux ans, m'a paru retracer d'une manière amusante les mœurs du temps de sa jeunesse.

La princesse de Guéméné, gouvernante des Enfants de France, ne pouvait découcher de Versailles sans une permission écrite toute entière de la main du Roi. Elle n'en demandait jamais que pour aller à Hautefontaine; c'était par suite de cette urbanité de mœurs qui faisait que l'épouse rendait toujours des soins particuliers à la femme du choix.