Elle se rendit successivement à plusieurs grilles du château sans pouvoir pénétrer. Enfin, elle trouva en faction un homme de la garde nationale qui la reconnut. Il lui dit: «Retournez chez vous, madame la marquise, il ne faut pas que vous soyez vue dans la rue. Je ne peux pas vous laisser entrer; ma consigne est trop stricte. D'ailleurs, vous n'y gagneriez rien, vous seriez arrêtée à chaque porte. Vous n'avez point à craindre pour ce qui vous intéresse, mais il ne restera pas un garde du corps demain matin.»

Ceci se disait à neuf heures du soir, avant que les massacres fussent commencés, et cependant c'était un homme fort doux et fort modéré, comme on le voit à son discours, qui était dans cet horrible secret et qui n'en était nullement révolté, tant l'esprit de vertige était dans toutes les têtes. Ma mère ne reconnut pas cet homme alors; elle a su depuis que c'était un marchand de bas. Elle revint chez elle, consternée comme on peut croire, cependant un peu moins désolée qu'au départ, car les bruits de la rue disaient tout égorgé au château.

À minuit, mon père arriva. Je fus réveillée par le bruit et par la joie de le revoir, mais elle ne fut pas longue. Il venait nous dire adieu et prendre quelque argent. Il donna l'ordre de seller ses chevaux et de les mener par un détour gagner Saint-Cyr. Son frère, l'abbé d'Osmond, qui l'accompagnait, devait aller avec eux l'y attendre.

Ces messieurs s'occupèrent de changer leur costume de Cour pour en prendre un de voyage. Mon père chargea des pistolets. Pendant ce temps, ma mère cousait tout ce qu'on avait pu trouver d'or dans la maison dans deux ceintures qu'elle leur fit mettre. Tout cela fut l'affaire d'une demi-heure et ils partirent. Je voulus me jeter au cou de mon père; ma mère m'en arracha avec une brusquerie à laquelle je n'étais pas accoutumée, je restai confondue. La porte se ferma, et alors je la vis tomber à genoux dans une explosion de douleur qui absorba toute mon attention; je compris qu'elle avait voulu épargner à mon père la souffrance inutile d'être témoin de notre affliction. Cette leçon pratique m'a fait un grand effet et, dans aucune occasion de ma vie depuis, je ne me suis laissée aller à des démonstrations qui pussent aggraver le chagrin ou l'anxiété des autres.

J'ai entendu raconter à mon père qu'arrivé sur la terrasse de l'Orangerie, où était le rendez-vous, il se promena longtemps seul; survint un homme enveloppé d'un manteau. Ils s'évitèrent d'abord, puis se reconnurent; c'était le comte de Saint-Priest, alors ministre, homme de sens et de courage. Ils continuèrent longtemps leur promenade; personne ne venait, l'heure s'avançait. Inquiets et étonnés, ils ne savaient que penser sur la cause qui retardait le départ projeté du Roi et qui devait se rendre dans la nuit même à Rambouillet. Ils n'osaient se présenter dans les appartements avec leur costume de voyage; non seulement c'était contraire à l'étiquette, mais, dans cette circonstance, ç'aurait été une révélation.

Monsieur de Saint-Priest, qui logeait au château, se décida à rentrer chez lui changer de costume; il donna rendez-vous à mon père dans un endroit écarté. Celui-ci l'y attendit longtemps, enfin il arriva: «Mon cher d'Osmond, allez-vous-en chez vous rassurer votre femme: le Roi ne part plus.» Et, lui serrant la main: «Mon ami, monsieur Necker l'emporte; le Roi, la monarchie sont également perdus.»

Le départ du Roi pour Rambouillet avait été décidé, mais les ordres pour les voitures avaient été transmis avec les nombreuses formes usitées dans l'habitude. Le bruit s'en était répandu. Les palefreniers avaient hésité à atteler, les cochers à mener. La populace s'était ameutée devant les écuries et refusait de laisser sortir les voitures. Monsieur Necker, averti, était venu chapitrer le Roi que les difficultés matérielles du transport avaient arrêté plus encore que ses discours, et on s'était décidé à rester. Aller à Rambouillet sur un cheval de troupe, lui qui faisait vingt lieues à cheval à la chasse, lui aurait paru une extrémité à laquelle il était impossible de songer. Et là, comme à Varennes, les chances de salut ont été perdues par ces habitudes princières qui, pour la famille royale de France, étaient une seconde nature. Mon père, obligé de rentrer chez lui pour changer d'habits, ne retourna pas au château cette nuit-là et ne fut pas témoin des horreurs qui s'y commirent.

Aussitôt que le consentement donné par le Roi à sa translation à Paris eût ouvert les portes du château, ma mère se rendit auprès de sa princesse. Elle trouva les deux sœurs, mesdames Adélaïde et Victoire, dans leur chambre au rez-de-chaussée, tous les volets fermés et une seule bougie allumée. Après les premières paroles, elle leur demanda pourquoi elles attristaient encore volontairement une si triste journée: «Ma chère, c'est pour qu'on ne nous vise pas comme ce matin,» répondit madame Adélaïde avec un calme et une douceur extrêmes. En effet, le matin on avait tiré dans toutes leurs fenêtres; les vitres d'aucune n'étaient entières.

Ma mère resta auprès d'elles jusqu'au moment du départ. Elle voulait les accompagner, mais Mesdames s'y refusèrent obstinément et n'acceptèrent cette marque de dévouement que de leurs dames d'honneur, madame la duchesse de Narbonne et madame de Chastellux. Elles suivirent jusqu'à Sèvres la triste procession qui emmenait le Roi; là, elles prirent le chemin de Bellevue. Mes parents allèrent les y rejoindre le lendemain.

Néanmoins, la fermentation ne se calmait pas. À Versailles, l'agitation était extrême, les menaces contre ma mère, atroces. On disait que madame Adélaïde menait le Roi, que ma mère menait madame Adélaïde et qu'ainsi elle était à la tête des aristocrates. Cela devint tellement violent qu'au bout de trois jours le danger était réel, et nous partîmes pour l'Angleterre.