Monsignor Consalvi a eu une réputation européenne; j'en reparlerai plus tard.

Le cardinal d'York, dernier rejeton des malheureux Stuart, habitait Rome. Ma mère était petite-fille du gouverneur de son père; à ce titre, il l'accueillit avec une bonté extrême.

Il l'engagea à venir chez lui à Frascati, l'été, et, l'hiver, il exigeait qu'elle et mon père allassent fréquemment dîner chez lui. On le trouvait dans un grand palais peu meublé, sans feu nulle part, un capuchon sur la tête, deux grosses houppelandes sur le corps, les pieds sur une chaufferette et les mains dans un manchon. Ses convives auraient volontiers adopté le même costume, car on gelait chez lui. Par excès de bonté pour ma mère, il faisait allumer quelques lattes de bois dans un quatrième salon, et il prétendait qu'à cette distance sa respiration en était gênée. Notez qu'il avait du charbon allumé sous les pieds. Mais il faut bien conserver quelque chose de la royauté, ne fût-ce qu'une manie! Ses gens l'appelaient: Votre Majesté. Les commensaux, plus relevés, évitaient toute appellation, ce que l'emploi de la troisième personne dans l'italien rend plus facile. Il ne parlait que cette langue et un peu d'anglais si mauvais qu'on avait peine à le comprendre, ce qui lui déplaisait extrêmement.

Toute sa tendresse se portait sur Consalvi qu'il traitait comme un fils; il ne pouvait se passer un moment d'Ercole, ainsi qu'il l'appelait à chaque instant, et le pauvre Ercole en était souvent bien ennuyé.

Le cardinal était alors furieux contre sa belle-sœur, la comtesse d'Albany, qui avait accepté une pension de la Cour de Londres; il en parlait avec une fort belle dignité royale très blessée. Depuis, lui-même a eu recours à la munificence anglaise. Tant il est vrai qu'en temps de révolution il est bien difficile de préciser d'avance ce à quoi on peut être amené. Certainement, à cette époque, le cardinal croyait de bonne foi qu'il aimerait mieux mourir que de se voir sur la liste des pensionnaires de l'Angleterre, et pourtant il a sollicité d'y être placé.

Je me rappelle une aventure qui fit du bruit à Rome. Monsieur Wilbraham Bootle, jeune anglais, distingué par sa position sociale, sa figure, son esprit, et possesseur d'une immense fortune, y devint amoureux d'une miss Taylor qui était jolie, mais n'avait aucun autre avantage à apporter à son époux. Cependant monsieur Wilbraham Bootle brigua ce titre et obtint facilement son consentement. Le jour du mariage était fixé. À un grand dîner chez lord Camelford, on parla d'une ascension faite le matin à la croix posée sur le dôme de Saint-Pierre. La communication de la boule à la croix était extérieure. Monsieur Wilbraham Bootle dit que, sujet à des vertiges, il ne pourrait pas faire l'entreprise d'y arriver, et que rien au monde ne le déciderait à la tenter.

«Rien au monde, dit miss Taylor.

«—Non, en vérité.

«—Quoi, pas même si je vous le demandais?

«—Vous ne me demanderiez pas une chose pour laquelle j'avoue franchement ma répugnance.