Il aimait passionnément la musique. J'avais une belle voix; il n'aurait jamais voulu me demander de chanter pour ne pas me donner d'amour-propre. Quelquefois il entrait dans la pièce où j'étudiais, sous un prétexte quelconque, en me disant: «Go on, child.» (Continuez, enfant). J'avais très soin de choisir les morceaux qui lui plaisaient le plus; et, lorsque je m'apercevais que le livre restait devant lui sans être lu ou le papier sans que sa plume y eût rien tracé, j'en ressentais une joie tout à fait dépourvue de cette vanité qu'il craignait de m'inspirer.
Il était très Pitt plutôt que Tory. Il représentait parfaitement the independent country gentleman. Il n'aimait pas beaucoup la noblesse, méprisait les gens à la mode, détestait les parvenus. Il était passionnément attaché à son pays et avait tous les préjugés et les prétentions des Anglais sur leur suprématie au-dessus de toutes les autres nations. Il aimait le Roi parce que c'était celui de l'Angleterre, et l'Église parce que ses rigides principes de morale s'y associaient, plutôt qu'il n'était royaliste et religieux.
J'ai passé deux ans à boire tous les jours un demi-verre de vin de Porto au dessert après ce toast: Old England for ever the King and constitution and our glorious revolution. Probablement cette dernière phrase datait du moment où la famille des Legard avait renoncé aux principes jacobites.
Leurs pères avaient joué un rôle parmi les cavaliers. Je le croirais d'autant plus volontiers que sir John avait une très vieille tante, restée fille, qui ne venait jamais dîner chez lui à cause de ce toast. Elle habitait une petite ville des environs, Beverley, rendait beaucoup à son neveu, comme chef de la famille, mais avait deux grands griefs contre lui, en outre du toast: l'un, d'avoir renoncé à l'habitation du manoir seigneurial, devenu trop grand pour sa fortune et qui était en mauvais état; l'autre, de ne pas maintenir la prononciation gutturale du G, dans son nom qu'elle prétendait d'origine normande, Lagarde. Quant à elle, elle le disait toujours ainsi.
Elle me caressait beaucoup, et nous découvrîmes un beau jour que c'était à cause de mon sang normand. Sir John lui préparait un nouveau chagrin: non content d'avoir quitté son castel pour résider dans une plus petite habitation, il abandonna sa province.
Malgré leur amour exalté de leur patrie, les anglais tiennent singulièrement peu à leur endroit, s'il est permis de se servir de ce terme. Ils s'éloignent sans regret du lieu que leurs parents, ou eux-mêmes, ont habité longuement pour aller chercher une résidence qui s'accorde avec leurs goûts du moment, soit pour la chasse, la pêche, les courses sur terre ou sur l'eau, l'agriculture, ou toute autre fantaisie qu'ils appellent une poursuite, et qui les absorbe tant qu'elle dure.
J'ai connu un monsieur Brandling qui a quitté un beau château où il était né et avait été élevé, un voisinage où il était aimé, estimé, qui lui plaisait, pour aller s'établir à cinquante milles de là, dans une maison louée, au milieu du plus vilain pays, uniquement parce que ses palefreniers pouvaient y promener ses chevaux tous les matins, sur une commune dont la pelouse offrait dix milles de parcours, sans qu'ils eussent à poser le sabot sur une toise de chemin raboteux. Ce motif lui avait paru suffisant pour enlever sa femme, qu'il aimait beaucoup, au voisinage de sa famille et des relations de toute sa vie. De son côté, elle n'a jamais songé à se trouver molestée par cette décision qui n'a paru ni bizarre, ni contestable à personne. Si je ne me trompe, ce sont là des traits de mœurs qui font connaître un pays.
Pendant son séjour de quelques mois en Suisse, le chevalier Legard avait pris pour le lac de Genève et les promenades sur l'eau un goût qui lui persuada qu'un lac était nécessaire à son existence. Il acheta quelques arpents de terre sur les bords du lac de Winandermere, dans le Westmoreland, et se décida à y bâtir une maison. En attendant, il en loua une dans les environs où il transporta ses pénates, et nous l'y suivîmes.
Je dois dire que, pendant deux années, cet homme d'un caractère si impérieux, d'une humeur si intraitable, non seulement ne laissa pas échapper un mot qui pût être désagréable à mon père, mais encore vécut avec lui dans les formes de la plus aimable déférence. À la vérité, il l'aimait tendrement, mais il était presque aussi gracieux pour ma mère qu'il n'aimait pas autant, et qui froissait souvent ses susceptibilités.
La haute générosité de son caractère l'emportait sur son humeur et, s'il avait été plus rigide pour moi, c'était par système d'éducation. Au reste, il avait réussi jusqu'à un certain point, car, lorsque j'ai quitté sa maison hospitalière, à plus de quatorze ans, je ne croyais aucunement avoir le moindre avantage à apporter dans le monde.