Forcée de me trouver souvent en scène dans ce que j'aurai à raconter, il faut bien que je dise comment j'étais alors.

Plus sérieusement et plus solidement instruite que la plupart des jeunes personnes de mon âge, avec un goût assez fin et des connaissances variées dans la littérature de trois langues que je parlais avec une égale facilité, j'avais la plus profonde ignorance de ce qu'on appelle le monde où je me sentais au supplice.

Sans être belle, j'avais une figure agréable. Des yeux petits, mais vifs et très noirs, animaient un teint remarquable, même en Angleterre. Des lèvres bien fraîches, de très jolies dents, une quantité énorme de cheveux d'un blond cendré; le col, les épaules, la poitrine bien; le pied petit. Mais tout cela me rassurait bien moins que je n'étais inquiétée par des bras rouges et des mains qui se sont toujours ressenties d'avoir été gelées au passage du Saint-Gothard; j'en étais mortellement embarrassée.

Je ne sais quand je m'avisai de découvrir que j'étais jolie, mais ce ne fut que quelque temps après mon arrivée à Londres et très vaguement. Les exclamations des dernières classes du peuple, dans la rue, m'avertirent les premières: «Vous êtes trop jolie pour attendre», me disait un charretier en rangeant ses chevaux.—«Vous ne serez jamais comme cette jolie dame si vous pleurez», assurait une marchande de pommes à sa petite fille.—«Que Dieu bénisse votre joli visage, il repose à voir», s'écriait un portefaix, en passant à côté de moi, etc.

Au reste, il est exactement vrai que ces hommages, comme tous les autres, ne m'ont frappée que lorsqu'ils m'ont manqué. Je ne sais si toutes les femmes sentent de même, mais je n'en ai tenu compte qu'à mesure qu'ils échappaient. Les premiers qui fuient sont les admirations des passants, puis ceux qu'on entend en traversant les antichambres, puis ceux qu'on recueille dans les lieux publics. Quant aux hommages de salon, pour peu qu'on ait un peu d'élégance, on vit assez longtemps sur sa réputation.

Pour en revenir à ma jeunesse, j'étais d'une si excessive timidité que je rougissais toutes les fois qu'on m'adressait la parole ou qu'on me regardait. On ne plaint pas assez cette disposition. C'est une vraie souffrance, et je la poussai à un tel point que souvent les larmes me suffoquaient, sans qu'elles eussent d'autre motif qu'un excès d'embarras que rien ne justifiait.

Avec cette disposition, je me résignais facilement à ne jamais quitter la ruelle du lit de ma mère qui avait fini par le garder presque continuellement. Je ne sortais que rarement pour me promener, et toujours avec mon père. Mes récréations étaient de jouer aux échecs avec un vieux médecin ou d'entendre causer quelques hommes qui venaient voir mon père.

De ce nombre était monsieur de Calonne; il prit goût à notre intérieur où il finit par passer sa vie. J'écoutais avec avidité ses récits, faits avec autant d'intérêt que de grâce, lorsque je m'aperçus que le même événement était raconté par lui tout à fait différemment, et, bientôt, qu'il ne disait presque jamais la vérité. Avec cet exclusif apanage de la première jeunesse, je le pris alors dans le plus profond mépris et à peine si je daignais l'écouter.

Il était difficile d'être plus aimable, meilleur enfant, plus léger et plus menteur. Avec prodigieusement d'esprit et de capacités, il ne faisait jamais que des fautes et des sottises. Tant qu'elles étaient à faire, il n'écoutait ni représentation, ni conseil; il courait, tête baissée, s'y précipiter. Mais aussi, dès qu'elles étaient accomplies, même avant d'en éprouver les inconvénients, il les prévoyait tous, s'accusait, se condamnait et abandonnait le parti qu'il avait pris avec une docilité qui n'était comparable qu'à son entêtement de la veille.

Il était, à l'époque dont je parle, brouillé avec tout le monde (même avec monsieur le comte d'Artois, pour lequel il s'était ruiné), criblé de dettes, vivant sous la protection de l'ambassade d'Espagne à laquelle il s'était fait attacher pour éviter d'être arrêté, et aussi gai, aussi entrain que s'il avait été dans la plus douce situation du monde.