Lorsqu'on me l'eut indiquée, je vis en effet qu'une figure qui m'avait peu frappée était parfaitement belle. C'était le caractère définitif de cette beauté, qu'on peut appeler fameuse, de le paraître toujours davantage chaque fois qu'on la voyait. Elle se retrouvera probablement sous ma plume; notre liaison a commencé bientôt après et dure encore très intime.

Mon oncle, l'évêque de Comminges, devenu évêque de Nancy, était alors à Paris. Il aurait fort désiré que j'entrasse dans la Maison de l'Impératrice qu'on formait en ce moment, et me faisait valoir la liberté qu'une place à la Cour me donnerait vis-à-vis de monsieur de Boigne. En outre que cela répugnait à mes opinions, mes goûts m'ont toujours éloigné de la servitude, de quelque nature qu'elle puisse être; je n'aimerais pas à être attachée à une princesse en aucun temps et sous aucun régime. Il revint plusieurs fois à la charge sans succès. À la manière dont il m'en parlait, comme d'une chose qui n'attendait que mon approbation, je crois qu'il en avait mission, mais je n'en ai jamais éprouvé de désagrément. Quoi qu'on ait pu dire, lorsque les refus se faisaient convenablement, modestement et sans éclat, ils n'avaient point de suite fâcheuse; il n'y a guère eu de forcés que ceux qui ont voulu l'être.

Nous perdîmes dans ce temps un de nos cousins, l'amiral de Bruix. C'était un homme dont l'esprit et le talent valaient mieux que la moralité. Il avait joué un grand rôle sous le Directoire, et soutenu, seul, l'honneur de la marine, pendant toute la Révolution, il passait pour avoir outrageusement volé durant son ministère; toutefois, il est mort sans le sol. Quoiqu'il eût été des plus actifs au dix-huit brumaire, il était tombé dans la disgrâce de l'Empereur à la suite d'un séjour à Boulogne. L'Empereur avait voulu faire exécuter, malgré l'amiral, une manœuvre où il avait péri beaucoup de monde; celui-ci s'en était plaint très fortement. Mais ce qui l'avait perdu c'est un propos tenu dans une réunion des grands dignitaires qui voulaient élever une statue au nouvel empereur. On discutait sur le costume; l'amiral, impatienté des flagorneries qu'il écoutait depuis deux heures, s'écria:

«Faites-le tout nu; vous aurez plus de facilité à lui baiser le derrière.»

On était accoutumé à ses boutades, mais celle-ci fut rapportée et déplut extrêmement. On épia une occasion de mécontentement. Sur quelques dépenses un peu hasardées, il fut mandé à Paris, assez mal traité; la colère se joignit à une maladie de poitrine déjà commencée, et il mourut dans un état de détresse qui allait, malgré tout l'entourage du luxe, jusqu'à manquer d'argent pour acheter du bois. Il faut rendre justice à qui il appartient: Ouvrard lui devait une grande partie de sa fortune; apprenant sa position, il envoya la veille de sa mort cinq cents louis en or à madame de Bruix. Ce n'était sûrement pas la centième partie de ce que l'amiral lui avait laissé gagner, mais il était mourant et disgracié et ce trait fait honneur à Ouvrard.

L'amiral de Bruix professait l'athéisme comme un philosophe du dix-huitième siècle; sa femme, dans les mêmes principes, n'avait pas voulu laisser approcher un prêtre; il mourut dans la nuit. Mon oncle, l'évêque de Nancy, fut chargé par la veuve d'en porter la nouvelle à l'Empereur. Il se rendit au lever. L'Empereur l'écouta avec l'air de l'affliction, puis, prenant la parole:

«Au moins, monsieur l'évêque, avons-nous la consolation qu'il soit mort dans des sentiments chrétiens? A-t-il reçu les secours de la religion?»

Mon oncle resta confondu; il ne sut que balbutier une négative très embarrassée. L'Empereur le regarda sévèrement et tourna brusquement le dos. Les paroles de l'habile comédien ne tombèrent pas à terre; aucun grand dignitaire ne prêcha plus à l'athéisme, et tous les évêques cherchèrent à obtenir des fins édifiantes des membres de leur famille. Toutefois, il ne voulait pas dégoûter mon oncle et, la première fois qu'il le revit, il le traita fort bien.

Parmi les étrangers de distinction qui se trouvaient à Paris lors de mon arrivée, la princesse Serge Galitzin et la duchesse de Sagan étaient les plus remarquables.

La princesse Serge, jolie, piquante, bizarre, semblait à peine échappée de ses steppes natifs et avait toutes les allures d'un poulain indompté. Elle avait trouvé, dans je ne sais quel vieux château, un portrait en émail dont elle avait la tête tournée; elle avait repoussé le mari qu'on lui avait donné parce qu'il n'y ressemblait pas; elle portait ce portrait chéri à son col et courait l'Europe pour en chercher l'original. On m'a raconté que, chemin faisant, elle s'est fréquemment contentée de ressemblances partielles à ce type imaginaire et que, trouvant tantôt les yeux, tantôt la bouche ou le nez de son sylphe, elle a été contrainte à diviser sa passion entre nombreuse compagnie. Lorsque je l'ai connue, elle était encore dans toute la grâce sauvage de sa recherche primitive.