Par exemple, j'assistai à une étrange scène chez une madame Dubourg où la société de l'ancien régime se réunissait souvent alors. Monsieur le comte d'Aubusson venait d'être nommé chambellan de l'Empereur. Ces nominations nous déplaisaient fort et nous le témoignions avec des formes plus ou moins acerbes. La princesse de La Trémoille trouva bon de traiter très durement monsieur d'Aubusson avec qui elle était liée et qu'elle voyait habituellement; il lui demanda ce qu'il avait fait pour mériter ses rigueurs:

«Je pense que vous le savez, monsieur.

—Non, en vérité, madame. J'ai beau consulter mes souvenirs et pourtant je les reprends de haut, car c'est depuis le moment où j'ai dû vous faire expulser des casernes où vous veniez débaucher les soldats de mon régiment.»

La princesse resta pétrifiée d'abord; ensuite elle eut des attaques de nerfs et des cris de fureurs. Malgré la partialité de l'auditoire, les rieurs furent contre elle. Il était avéré qu'étant princesse de Saint-Maurice, et fort patriote au commencement de la Révolution, elle s'était fait chasser des casernes où elle allait prêcher l'insubordination aux soldats.

Quoique nous fussions très insolents, nous n'étions pas très braves, et, après cette scène qui fit du bruit, dont Fouché parla et pour laquelle madame de la Trémoille fut mandée à la police, nous fûmes en général fort polis pour les nouveaux chambellans. Il n'y avait guère que madame de Chevreuse qui se permit des incartades; mais elle était si bizarre, si inconséquente en tout genre que cela passait pour un caprice de plus.

Quoique rousse, elle était extrêmement jolie, très élégante, pleine d'esprit, gâtée au delà de l'expression par sa belle-mère, et elle tenait dans la société une place tout à part qu'elle exploitait jusqu'au mauvais goût. Le duc de Laval l'appelait la fournisseuse du faubourg Saint-Germain. Il avait raison; elle avait des façons de parvenue et abusait des avantages de sa position pour commander des hommages et distribuer des impertinences à quiconque voulait s'y soumettre. Toutefois, elle savait être très gracieuse quand il lui plaisait et, comme ma maison lui était agréable, je n'ai jamais eu à éprouver le plus petit caprice de sa part, si ce n'est à Grenoble l'année de sa mort. J'en parlerai plus tard.

CHAPITRE III

Je m'habitue à la société de Paris. — Arrivée de mes parents en France. — Madame et mademoiselle Dillon. — Je donne des plumes à l'impératrice Joséphine. — Société de Saint-Germain. — Madame Récamier. — Premiers bains de mer.

Dans les premiers temps de l'Empire, la société de l'opposition à Paris était fort agréable. Une fois que j'eus fait mon noviciat et me fus entourée d'une coterie, je m'y plus extrêmement.

Chacun commençait à retrouver un peu de bien-être et de tranquillité; on ne voulait plus les exposer, de sorte que les opinions politiques se montraient assez calmes. On était divisé en deux grands partis: les gens du gouvernement et ceux qui n'y prenaient aucune part. Mais ceux-ci, et j'étais des plus hostiles, se bornaient à des propos, à des mauvaises plaisanteries quand les portes étaient bien fermées; car, sans professer hautement le code de monsieur Malouet, on s'y rangeait au fond. Quelques sévérités exercées, de temps en temps, sur les plus intempestifs tenaient tout le monde, en respect. Il en résultait plus d'urbanité dans les rapports.