Tout cela me donnait une inquiétude et une agitation que j'aurais pu m'épargner, car, depuis ce jour, je n'ai entendu parler de rien, ni de plumes, ni de pierres, ni de quoi que ce soit. Des personnes qui connaissaient bien l'Impératrice ont pensé que, lorsque l'écrin lui a été reporté, elle a trouvé son contenu si joli qu'elle n'a pas eu le courage de s'en séparer dans le premier moment de la fantaisie. Un mois après, elle l'aurait donné très volontiers, mais le moment était passé.
Mon grand-oncle, l'ancien évêque de Comminges, était établi à Saint-Germain. Sa maison servait de centre à une réunion de vieux émigrés; ils y avaient rapporté à peu de chose près les extravagances dont j'avais été édifiée pendant mon séjour à Munich. Cependant l'influence napoléonienne se faisait sentir jusque dans cette arche sainte. Les deux battants de la porte du salon de mon oncle ne s'ouvraient que pour deux personnes; seules aussi elles avaient la prérogative d'y être annoncées à haute voix par son vieux valet de chambre. C'étaient madame la maréchale de Beauvau, et madame Campan.
Cette dernière se donnait de grands airs à mourir de rire. Un soir, elle voulut m'accabler de ses bontés; je m'y montrai peu sensible, et je ne pus m'empêcher de rire à part moi de la réprimande que mon oncle crut devoir m'adresser à ce sujet. L'idée que madame Campan obtenait de temps en temps un mot de bonté de l'Empereur avait fait de cette maîtresse de pension un personnage important, même aux yeux des gens les plus hostiles au gouvernement, tant le prestige de la puissance était grand à cette époque.
Je fis connaissance à Saint-Germain avec madame de Renouard, plus connue sous le nom de Buffon. Elle était la preuve qu'il n'y a point de position à laquelle un noble caractère ne puisse donner de la dignité. Maîtresse de monsieur le duc d'Orléans pendant toutes les horreurs de la Révolution, elle les avait traversées en alliant un dévouement entier pour le prince avec une haine hautement affichée pour les crimes dont elle était témoin et pour leurs auteurs. Il est inouï qu'elle n'ait pas été victime de sa franchise; il paraît qu'elle avait inspiré du respect à ces monstres eux-mêmes.
Elle resta fidèle à la mémoire de monsieur le duc d'Orléans et s'occupa, au péril de ses jours, des affaires de ses fils qu'elle avait contribué à faire échapper de la prison de Marseille. Elle leur confia un enfant qu'elle avait eu: il fut élevé par eux à l'étranger sous le nom de chevalier d'Orléans; il mourut fort jeune.
Une anecdote peu connue, c'est que monsieur de Talleyrand eut fort le désir d'épouser madame de Buffon. Sa tante, la vicomtesse de Laval, s'employa vivement à cette négociation, sans pouvoir vaincre sa répugnance à devenir la femme d'un évêque. Elle était tombée dans une grande pénurie. Un suisse, monsieur Renouard de Bussière, homme très agréable, lui adressa ses hommages qu'elle accepta. Leur union ne fut pas longue; il mourut lui laissant un fils. Lorsque je l'ai connue, elle était veuve et vivait dans une retraite absolue, uniquement occupée de cet enfant; elle a eu le bonheur de pouvoir le recommander à monsieur le duc d'Orléans avant de mourir.
Ce prince professait, à juste titre, une grande reconnaissance pour madame de Renouard et a toujours protégé son fils. Des anciens rapports de mes parents avec sa famille leur firent forcer la solitude de madame de Renouard. Lorsqu'elle était à son aise, elle était très spirituelle, parfaitement aimable et très intéressante sur ce qu'elle avait vu mais dont elle parlait rarement et mal volontiers. Elle conservait des restes de beauté et surtout d'agrément.
Madame Récamier vint passer quelques jours chez moi à Beauregard où je recevais beaucoup de monde. Je lui rendis sa visite à Clichy; elle y était dans la complète sécurité d'une prospérité établie, lorsque, peu de jours après, éclata la banqueroute de son mari. Quoique je n'eusse avec elle que des rapports de société assez froids, ce n'était pas le cas d'y renoncer; j'allai la voir avec empressement. Je la trouvai si calme, si noble, si simple dans cette circonstance, l'élévation de son caractère dominait de si haut les habitudes de sa vie que j'en fus extrêmement frappée. De ce moment date l'affection vive que je lui porte et que tous les événements que nous avons traversés ensemble n'ont fait que confirmer.
On a fait bien des portraits de madame Récamier sans qu'aucun, selon moi, ait rendu les véritables traits de son caractère; cela est d'autant plus excusable qu'elle est très mobile. Madame Récamier est le véritable type de la femme telle qu'elle est sortie de la main du Créateur pour le bonheur de l'homme. Elle en a tous les charmes, toutes les vertus, toutes les inconséquences, toutes les faiblesses. Si elle avait été épouse et mère, sa destinée aurait été complète, le monde aurait moins parlé d'elle et elle aurait été plus heureuse. Ayant manqué cette vocation de la nature, il lui a fallu chercher des compensations dans la société. Madame Récamier est la coquetterie personnifiée; elle la pousse jusqu'au génie, et se trouve un admirable chef d'une détestable école. Toutes les femmes qui ont voulu l'imiter sont tombées dans l'intrigue et dans le désordre, tandis qu'elle est toujours sortie pure de la fournaise où elle s'amusait à se précipiter. Cela ne tient pas à la froideur de son cœur; sa coquetterie est fille de la bienveillance et non de la vanité. Elle a bien plus le désir d'être aimée que d'être admirée. Et ce sentiment lui est si naturel qu'elle a toujours un peu d'affection et beaucoup de sympathie à donner à tous ses adorateurs en échange des hommages qu'elle cherche à attirer; de sorte que sa coquetterie échappe à l'égoïsme qui l'accompagne d'ordinaire et n'est pas positivement aride, si je puis m'exprimer ainsi. Aussi, a-t-elle conservé l'attachement de presque tous les hommes qui ont été amoureux d'elle. Je n'ai vu personne, au reste, si bien allier un sentiment exclusif avec tous les soins de l'amitié rendus à un cercle assez nombreux.
Tout le monde a fait des hymnes sur son incomparable beauté, son active bienfaisance, sa douce urbanité; beaucoup de gens l'ont vantée comme très spirituelle. Mais peu de personnes ont su découvrir, à travers la facilité de son commerce habituel, la hauteur de son cœur, l'indépendance de son caractère, l'impartialité de son jugement, la justesse de son esprit. Quelquefois je l'ai vue dominée, je ne l'ai jamais connue influencée. Dans sa première jeunesse, madame Récamier avait pris de la société où elle vivait une façon de minauderie affectée qui nuisait même à sa beauté, mais surtout à son esprit. Elle y renonça bien vite en voyant un autre monde qu'elle était faite pour apprécier. Elle se lia intimement avec madame de Staël, et acquit auprès d'elle l'habitude des conversations fortes et spirituelles où elle tient toute la part qui convient à une femme, c'est-à-dire la curiosité intelligente et qu'elle sait exciter autour d'elle par l'intérêt qu'elle y porte. Ce genre de récréation, le seul que rien ne remplace, quand une fois on y a pris goût, ne se trouve qu'en France, et qu'à Paris. Madame de Staël le disait bien, dans les amères douleurs que lui causait son exil.