C'est ainsi que ce météore m'est apparu pour la première fois; j'en avais la tête tournée. Au premier abord, elle m'avait semblé laide et ridicule. Une grosse figure rouge, sans fraîcheur, coiffée de cheveux qu'elle appelait pittoresquement arrangés, c'est-à-dire mal peignés; point de fichu, une tunique de mousseline blanche fort décolletée, les bras et les épaules nus, ni châle, ni écharpe, ni voile d'aucune espèce: tout cela faisait une singulière apparition dans une chambre d'auberge à midi. Elle tenait un petit rameau de feuillage qu'elle tournait constamment entre ses doigts. Il était destiné, je crois, à faire remarquer une très belle main, mais il achevait l'étrangeté de son costume. Au bout d'une heure, j'étais sous le charme et, pendant son intelligente jouissance du débit de Talma, en examinant le jeu de sa physionomie, je me surpris à la trouver presque belle. Je ne sais si elle devina mes impressions, mais elle a toujours été parfaitement bonne, aimable et charmante pour moi.
Je la rencontrai l'année suivante à Aix, en Savoie, où j'étais établie aux eaux avec madame Récamier. Ce fut sous prétexte de l'y venir voir qu'elle rompit encore son exil de Coppet et arriva à Aix. J'y fus témoin presque oculaire de scènes bien déplorables, où deux beaux génies employèrent plus d'esprit que Dieu n'en a peut-être jamais départi à aucun autre mortel à se tourmenter mutuellement.
Tout le monde sait les rapports qui ont longtemps existé entre madame de Staël et Benjamin Constant. Madame de Staël conservait le goût le plus vif pour son esprit, mais elle en avait d'autres passagers qui dominaient fréquemment celui-là. Dans ces occasions, Benjamin voulait se brouiller; alors elle se rattachait à lui plus fortement que jamais et, après des scènes affreuses, ils se raccommodaient.
C'était pour peindre cette situation qu'il disait qu'il était fatigué d'être toujours nécessaire et jamais suffisant. Il avait conservé longtemps l'espoir d'épouser madame de Staël. Sa vanité et son intérêt l'y portaient autant que son sentiment, mais elle s'y refusait, obstinément. Elle prétendait le retenir à son char, et non s'atteler à celui de Benjamin. D'ailleurs, elle tenait beaucoup trop aux distinctions sociales pour échanger le nom de Staël-Holstein pour celui de Constant. Jamais personne n'a été plus esclave de toutes les plus puériles idées aristocratiques que la très libérale madame de Staël.
Dans un voyage que Benjamin Constant fit en Allemagne, il rencontra une madame la comtesse de Magnoz, née comtesse d'Hardenberg. C'était bien autre chose que mademoiselle Necker! Elle s'amouracha de lui et voulut l'épouser. Je crois que le désir de montrer à madame de Staël qu'une personne chapitrable ne dédaignait pas son alliance fut pour beaucoup dans le consentement qu'il y donna.
Madame de Staël eut connaissance de ce projet, et entra dans de telles fureurs qu'il n'osa pas l'accomplir ouvertement. Il se maria pourtant secrètement; sa femme l'accompagna jusqu'à Lyon. Là, elle fit semblant de boire un peu de quelque drogue qui lui procura de grands vomissements et déclara qu'elle s'empoisonnerait pour de bon s'il ne renonçait pas à madame de Staël en avouant son mariage. D'un autre côté, celle-ci promettait de se poignarder s'il prenait ce parti.
Tel était l'état des choses lorsque Benjamin Constant et madame de Staël se réunirent à Aix sous la médiation de madame Récamier. Les matinées se passaient en scènes horribles, en reproches, en imprécations, en attaques de nerfs. C'était un peu le secret de la comédie. Nous dînions en commun, comme cela se pratique aux eaux. Petit à petit, pendant le repas, les parties belligérantes se calmaient. Un mot fin ou brillant en amenait un autre. Le goût mutuel qu'ils avaient à jouer ensemble de leur esprit prenait le dessus et la soirée se passait d'une manière charmante, pour recommencer le lendemain les fureurs de la veille.
Le traité fut enfin signé. En voici les bases: madame de Staël écrirait à madame Constant, reconnaissant ainsi le mariage; mais il ne serait avoué pour le public que trois mois après son départ pour l'Amérique, où alors elle avait l'intention réelle de se rendre. Cette concession du cœur à la vanité ne m'a jamais paru bien touchante.
Benjamin, tout en cédant aux cris, en fut blessé. Au reste, madame de Staël ne partit pas, et le mariage fut reconnu, mais assez longtemps après. Je crois que madame de Staël avait eu le désir de se ménager la puissante distraction dont lui était l'esprit de monsieur Constant, et de l'emmener en Amérique. Peut-être même pensait-elle à la possibilité de l'épouser, une fois au delà de l'Atlantique, et son mariage avec une autre lui fut d'autant plus sensible en ce moment. Il existait un lien bien cher entre eux. Il ne manquait pas de prendre des façons tout à fait paternelles avec la jolie enfant qui avait l'indiscrétion de rappeler tous ses traits.
Je me souviens particulièrement d'une des journées de cette époque. Nous allâmes tous dîner chez monsieur de Boigne à Buissonrond, près de Chambéry. Il avait réuni ce qu'il y avait de plus distingué dans la ville, y compris le préfet; nous étions une trentaine. Madame de Staël était à côté du maître de la maison, le préfet vis-à-vis, à côté de moi. Elle lui demanda à travers la table ce qu'était devenu un homme qu'elle avait connu sous-préfet, il lui répondit qu'il était préfet et très considéré.