Dans un cantonnement d'une petite ville en Allemagne, pendant une des campagnes de la guerre de Sept Ans, une bohémienne s'introduisit dans la salle où se tenait le repas militaire. Sa présence offrit quelques distractions à l'oisiveté du corps d'officiers dont le chevalier de Mastyns, fort jeune alors, faisait partie. Il éprouva d'abord de la répugnance contre elle et fit quelques remontrances à ses camarades, puis il céda et finit par livrer sa main à l'inspection de la bohémienne.

Elle l'examina attentivement et lui dit:

«Vous avancerez rapidement dans la carrière militaire; vous ferez un mariage au-dessus de vos espérances; vous aurez un fils que vous ne verrez pas, et vous mourrez d'un coup de feu avant d'avoir atteint quarante ans.»

Le chevalier de Mastyns n'attacha aucune importance à ces pronostics. Cependant, lorsqu'en peu de mois il obtint deux grades consécutifs, dus à sa brillante conduite à la guerre, il rappela les paroles de la diseuse de bonne aventure à ses camarades. Elles lui revinrent aussi à la mémoire quand il épousa, quelques années plus tard, une jeune fille riche et de bonne maison. Sa femme était au moment d'accoucher; il avait obtenu un congé pour aller la rejoindre. La veille du jour où il devait partir, il dit:

«Ma foi, la sorcière n'a pas dit toute la vérité, car j'aurai quarante ans dans cinq jours, je pars demain et il n'y a guère d'apparence d'un coup de feu en pleine paix.»

La chaise de poste dans laquelle il devait partir était arrêtée devant son logis, une charrette l'accrocha, brisa l'essieu; il fallait plusieurs heures pour le raccommoder. Le chevalier de Mastyns se désolait devant sa porte; quelques officiers de la garnison passèrent en ce moment; ils allaient à la chasse à l'affût. Le chevalier l'aimait beaucoup; il se décida à les suivre pour employer le temps qu'il lui fallait attendre.

On se plaça; la chasse commença, le chevalier était seul en habit brun. Un des chasseurs l'oubliant, ou l'ignorant, et se fiant sur le vêtement blanc de ses camarades, tira sur quelque chose de foncé qu'il vit remuer dans un buisson. Le chevalier de Mastyns reçut plusieurs chevrotines dans les reins; on le transporta à la ville.

La blessure quoique très grave n'était pas mortelle; on le saigna plusieurs fois; il se rétablit assez pour que le chirurgien répondît de sa guérison et fixât même le jour où il pourrait partir, à une époque assez rapprochée. On lui apporta les lettres arrivées pour lui pendant son état de souffrance. Il en ouvrit une de sa mère; elle lui annonçait que sa femme était accouchée, plutôt qu'on ne comptait, d'un fils bien portant:

«Ah! s'écria-t-il, la maudite sorcière aura eu raison! Je ne verrai pas mon fils!»

Soudain les convulsions le prirent; le tétanos suivit, et, douze heures après, il expira dans les bras de mon père.