J'avais eu connaissance de cette lettre et du transport de douleur, poussé presque jusqu'à la fureur, qu'elle avait causé à Georgine. J'interrogeai avec réticence madame de Krüdener à ce sujet; elle l'aborda franchement et me raconta tout ce que je viens de répéter.
Je me rappelle une scène assez comique dont je fus témoin chez elle. Nous nous y trouvâmes sept ou huit personnes réunies un matin. Elle nous parlait, de son ton inspiré, des vertus surnaturelles de l'empereur Alexandre et elle vantait beaucoup le courage avec lequel il renonçait à son intimité avec madame de Narishkine, sacrifiant ainsi à ses devoirs ses sentiments les plus chers et une liaison de seize années.
«Hélas! s'écria Elzéar de Sabran (avec une expression de componction inimitable), hélas! quelquefois, en ce genre, on renonce plus facilement à une liaison de seize années qu'à une de seize journées!»
Nous partîmes tous d'un éclat de rire, et madame de Krüdener nous en donna l'exemple; mais bientôt, reprenant son rôle, elle se retira au bout de la chambre comme pour faire excuse à la voix de cette incongruité.
Quel que fût le motif qui dirigeât madame de Krüdener (et pour moi je la crois enthousiaste de bonne foi) elle était parvenue à jouer un rôle très important. Après avoir protégé la France dans tout le cours des négociations pour la paix, elle a été la véritable promotrice de la Sainte-Alliance. Elle a accompagné l'Empereur au fameux camp de Vertus, et la déclaration que les souverains y ont signée, appelée dès lors le pacte de la Sainte-Alliance, a été rédigée par Bergasse, autre illuminé dans le même genre, sous ses yeux et par ses ordres. Les russes et les entours de l'Empereur étaient fort contrariés du ridicule qui s'attachait à ses rapports avec madame de Krüdener, et le comte de Nesselrode me reprocha, avec une sorte d'impatience, d'avoir été chez cette intrigante, comme il la qualifiait.
Au nombre de ses adeptes les plus ardents semblait être Benjamin Constant. Je dis semblait, parce qu'il a toujours été fort difficile de découvrir les véritables motifs des actions de monsieur Constant. Elle le faisait jeûner, prier, l'accablait d'austérités, au point que sa santé s'en ressentit et qu'il était horriblement changé. Sur la remarqué qui lui en fut faite, madame de Krüdener répondit qu'il lui était bon de souffrir, car il avait beaucoup à expier, mais que le temps de sa probation avançait. Je ne sais si c'est précisément la voix que Benjamin cherchait à se concilier, ou s'il voulait s'assurer la protection spéciale de l'Empereur, car à cette époque sa position en France était si fausse qu'il pensait à s'expatrier.
Madame Récamier avait trouvé dans son exil la fontaine de Jouvence. Elle était revenue d'Italie, en 1814, presque aussi belle et beaucoup plus aimable que dans sa première jeunesse. Benjamin Constant la voyait familièrement depuis nombre d'années, mais tout à coup il s'enflamma pour elle d'une passion extravagante. J'ai déjà dit qu'elle avait toujours un peu de sympathie et beaucoup de reconnaissance pour tous les hommes amoureux d'elle. Benjamin puisa amplement dans ce fonds général. Elle l'écoutait, le plaignait, s'affligeait avec lui de ne pouvoir partager un sentiment si éloquemment exprimé.
Il était à l'apogée de cette frénésie au moment du retour de Napoléon. Madame Récamier en fut accablée; elle craignait de nouvelles persécutions. Benjamin, trop enthousiaste pour ne pas adopter l'impression de la femme dont il était épris, écrivit, sous cette influence, une diatribe pleine de verve et de talent contre l'Empereur. Il y annonçait son hostilité éternelle. Elle fut imprimée dans le Moniteur du 19 mars. Louis XVIII abandonna la capitale dans la nuit.
Quand le pauvre Benjamin apprit cette nouvelle, la terreur s'empara de son cœur qui n'était pas si haut placé que son esprit. Il courut à la poste: point de chevaux; les diligences, les malles-postes, tout était plein; aucun moyen de s'éloigner de Paris. Il alla se cacher dans un réduit qu'il espérait introuvable. Qu'on juge de son effroi lorsque, le lendemain, on vint le chercher de la part de Fouché. Il se laisse conduire plus mort que vif. Fouché le reçoit très poliment et lui dit que l'Empereur veut le voir sur-le-champ. Cela lui paraît étrange; cependant il se sent un peu rassuré. Il arrive aux Tuileries, toutes les portes tombent devant lui.
L'Empereur l'accoste de la mine la plus gracieuse, le fait asseoir et entame la conversation en lui assurant que l'expérience n'a pas été chose vaine pour lui. Pendant les longues veilles de l'île d'Elbe, il a beaucoup réfléchi à sa situation et aux besoins de l'époque; évidemment les hommes réclament des institutions libérales. Le tort de son administration a été de trop négliger les publicistes comme monsieur Constant. Il faut à l'Empire une constitution et il s'adresse à ses hautes lumières pour la rédiger.