Monsieur de La Rue, témoin et acteur au Trocadéro, lui raconta ce gui s'y était passé, ainsi que la démarche des grenadiers, et il ajouta:
«Et je vous assure, monseigneur, que le prince était bien content.
—Sacrebleu, je le crois bien! répondit le jeune homme en frappant du pied.» Puis il reprit après un assez long silence:
«Voyez la différence des pays, mon cher La Rue; chez eux (il désignait du doigt l'ambassadeur de Russie), chez eux quand on veut humilier un officier, on le fait soldat. Chez nous quand on veut honorer un prince, on le fait grenadier! Ah! chère France!» Et il s'éloigna du colonel pour cacher une émotion qu'il venait de lui faire partager.
Ce même monsieur de La Rue possède une pièce assez curieuse. La veille de son départ de Vienne, il adressa à monsieur le duc de Reichstadt, qu'il rencontrait dans le monde tous les soirs, cette phrase banale:
«Monseigneur a-t-il des ordres à me donner pour Paris?
—Des ordres pour Paris! moi? Moi! oh! non, cher La Rue!» Et il sentit trembler la main qu'on lui avait tendue.
Il se retira affligé de l'effet produit sur le prince par son inadvertance. Au moment où il montait en voiture le lendemain, un valet de pied lui remit un paquet. C'était un grand papier plié en quatre, sur le milieu duquel était écrit de la main du duc: «Présentez mes respects à la colonne.»
Il n'y a ni date ni signature, mais l'enveloppe, mise par un secrétaire, est contresignée de tous les titres et qualités de S. A. I. le duc de Reichstadt et porte l'assurance que l'intérieur est de son écriture. Est-ce un usage allemand pour les lettres des princes ou une précaution particulière pour celle-là? Je l'ignore.
Monsieur de La Rue me l'a confiée, pendant une absence qu'il a faite, mais il me l'a redemandée; et je n'ai pas osé lui témoigner le désir que j'aurais eu de la conserver.