Revenus par la porte dorée aux appartements occupés par le Roi, il nous fit remarquer un petit guéridon de bois fort commun sur lequel l'Empereur avait signé son abdication et me dit d'y lire l'inscription placée pendant la Restauration.
Je vis, gravé sur une plaque de cuivre: «C'est sur cette table que Bonaparte a signé l'acte de sa démission dans le second cabinet du Roi, où S. M. fait sa toilette.» Il faut convenir que cette inscription était bien digne d'avoir été inventée sous un monarque qui datait de la vingtième année de son règne, au retour de vingt-deux ans d'exil.
Je sus gré au roi Louis-Philippe, entourés comme nous l'étions d'étrangers et d'ennemis de la branche aînée, de n'avoir dirigé mon attention sur cette plaque qu'à voix basse. À la vérité, la Reine venait de nous rejoindre et sa présence impose toujours les sentiments délicats.
Elle nous montra elle-même son appartement, décoré de toutes les élégances de Marie-Antoinette qui semblaient bien mesquines à côté des magnificences de Louis XIII, de Louis XIV et même du rococo de Louis XV, mais qui l'emportaient de beaucoup sur le raide et le guindé de l'Empire.
Depuis longtemps, je n'avais vu à la Reine l'air aussi serein. L'affligeant épisode des tristes aventures de la duchesse de Berry l'avait désolée; elle en avait été atteinte et comme parente et comme princesse, et comme dame et comme femme; cette pénible impression commençait à s'affaiblir et, comme je l'ai déjà dit, la situation des affaires publiques paraissait sous un jour assez favorable.
Je restai un instant en arrière avec la Reine dans son boudoir. Je lui dis, en lui baisant la main, combien j'étais heureuse de la voir contente et réconciliée à sa situation:
«Non, ma chère, pas un jour, pas une heure, pas un instant; ici, comme à Paris, comme partout, c'est toujours comme dans ma chambre à coucher de Neuilly, toujours, toujours!!...»
Elle était fort troublée. Elle m'embrassa les larmes aux yeux, et nous rejoignîmes le groupe des visiteurs où elle reprit immédiatement son maintien calme et enjoué.
Ce rappel à la scène de Neuilly où elle avait pleuré si amèrement dans mes bras le jour où il avait fallu quitter sa douce et paisible existence pour venir prendre la couronne d'épines à laquelle elle se trouvait condamnée me frappa d'autant plus en ce moment que j'étais sous le charme de ces grandeurs héréditaires, pour lesquelles elle semblait si bien faite, mais qui pourtant lui paraissaient si lourdes à porter.
L'usurpation, me dis-je, même la plus forcée, même la plus innocente, même la plus utile, est donc un grand fardeau! Cette impression fut très profonde en moi et me gâta le reste de mon séjour à Fontainebleau. Ces sourires que je voyais ne cachaient-ils que des soucis?