Un coup, deux coups furent tirés à la grande admiration du prêteur d'armes. Enfin la personne qui tirait s'aperçut qu'il lui faisait un rempart de son corps et lui vit attirer un de ses camarades près de lui pour le masquer tout à fait.

«Ah! cela, mes amis, écartez-vous un peu, s'il vous plaît; vous me faites jouer un rôle ridicule.

—Eh! mon Dieu, monsieur, qu'est-ce que cela fait que nous soyons tués? Nous ne savons pas tirer, nous, vous voyez bien; mais vous, c'est très différent!»

Cette histoire me fut racontée dès le lendemain, chez l'ambassadeur de Russie qui trouvait cela admirable.

Revenons au mercredi. Les rues étaient peu sûres; on ne communiquait guère; cependant je vis deux ou trois fois dans la journée monsieur Pasquier, le duc et la duchesse de Rauzan qui, ainsi que monsieur de Lafayette, logeaient dans la maison contiguë à la mienne. Nous nous instruisions mutuellement de tout ce que nous apprenions; c'était pour la plupart de vagues on-dit. Le canon demeurait toujours le plus explicite des rapports qui nous parvenaient.

Vers la chute du jour, le bruit du tocsin, par toutes les cloches de Paris, vint se joindre à celui de l'artillerie; il nous parut encore beaucoup plus effrayant et plus lugubre.

Il faisait un clair de lune magnifique, une chaleur assommante, pas un souffle d'air. Les bruits ordinaires d'une grande ville étaient suspendus; le son sinistrement monotone du tocsin, les décharges continuelles de coups de fusils et fréquentes de coups de canon les avaient remplacés. De temps en temps, des lueurs rouges, s'élevant au-dessus des toits, signalaient quelque incendie et ajoutaient encore à la terreur à laquelle on était en proie.

Je vis, au clair de la lune, un grand drapeau noir arboré sur le haut de la Madeleine; je ne sais dans quel moment on l'y avait placé, mais il répondait parfaitement à nos impressions.

Je passai toute la soirée à errer dans la cour, dans les escaliers, aux fenêtres donnant sur la rue, recueillant les propos des voisins rapportés par mes gens, et tous de plus en plus alarmants: la moitié de Paris était brûlée, le duc de Raguse était mortellement blessé, le général Talon tué; il ne restait pas un seul lancier, la rivière était rouge de sang versé, etc., etc.

Sur les onze heures, le feu se calma. Une demi-heure après le tocsin cessa, et un silence des plus solennels s'établit partout. Il était si imposant que je me surpris, moi-même, parlant à voix basse à un de mes gens qui, de son propre mouvement, s'offrit à aller à la découverte. Deux autres, poussés d'une ardeur belliqueuse, étaient allés à la bataille; ceux-là n'étaient pas rentrés. Le dernier émissaire, actif et intelligent, revint me dire, avant minuit, que, soldats et peuple, tout se reposait mais restait sous les armes.