«Ah! ma chère madame de Boigne, voilà deux mots qui gâtent toute votre morale: la popularité!... des partisans!... Mais c'est une lâcheté de s'humilier devant des gens dont on ne se soucie pas, que parfois on méprise, pour obtenir leur suffrage. Cela n'est plus de notre temps, et, d'ailleurs, croyez-moi, cela ne sert à rien.»
Je niai cette assertion. La conversation se prolongea encore quelque temps. Je lui citai de nouveau l'exemple de sa mère. Elle convint de la vénération et de l'amour qu'elle inspirait; «Mais aussi, c'est que maman est la perfection: qui oserait se flatter de la représenter?»
J'avais trop de respect pour la vérité pour lui répondre: Vous, Madame; mais je lui dis qu'on pouvait, au moins, chercher à l'imiter. Elle reprit en riant qu'elle ne commencerait toujours pas en allant parler, à tous ces messieurs noirs, et, de là, me déduisit, avec beaucoup de grâce et plus d'esprit que de raison, que, dans le siècle où nous vivions, les princes n'étaient plus entourés d'assez d'illusions pour être tenus à faire des frais de politesse, que chacun était jugé pour sa valeur intrinsèque, et: «au bout du compte, dit-elle en finissant, ce n'est pas parce qu'elle a été chercher ce petit homme, derrière son fauteuil, que la Reine est chérie et respectée, c'est parce qu'elle est une excellente mère, une excellente épouse, une femme qui fait plus qu'accomplir tous les devoirs que le Ciel lui a commis.»
On voit que, toujours, chez la princesse Marie, l'idée des joies et des devoirs du ménage surnageait dans sa pensée. Je n'oserais pas affirmer que peut-être, au milieu de tout son libéralisme professé et certainement à son insu, son vieux sang Bourbon ne remontât vers sa source et, se refoulant dans ses veines, ne lui inspirât un peu de répugnance pour les gens avec lesquels la révolution de Juillet la forçait à frayer et n'augmentât son dédain pour la popularité.
Quoi qu'il en soit, elle se tenait fort éloignée de toute politesse banale, et les réceptions de Cour lui paraissaient de rudes corvées. Les bals même lui étaient devenus désagréables dès que les invitations s'étendaient au delà d'une stricte intimité.
La pauvre Reine dit à présent: «Marie était trop, parfaite pour ce monde; nous ne la comprenions pas; elle planait trop au-dessus de nous.» Mais alors, elle, aurait mieux aimé qu'elle fût plus terre à terre dans le salon, et je l'ai souvent vue souffrir de ses réticences peu obligeantes.
Ce qui m'a fait naître l'idée des instincts princiers que la princesse Marie possédait sans s'en douter, c'est qu'elle n'était jamais si heureuse que pendant les visites prolongées qu'elle faisait à la reine des Belges que les habitudes allemandes de son mari ont entourée de la plus étroite et minutieuse étiquette.
Madame Adélaïde m'a souvent dit qu'elle en périssait d'ennui au bout de quatre jours; et sa nièce, bien plus jeune, plus active, plus sujette au dégoût de toutes choses, y prolongeait son séjour pendant des semaines avec une vive satisfaction et nous revenait sensiblement moins attristée qu'elle n'était partie. À la vérité, cela se peut expliquer par la tendre affection qui liait les deux sœurs.
Si je n'ai point du tout parlé de la princesse Clémentine jusqu'à présent, c'est que, tant qu'a duré son éducation, c'est-à-dire jusqu'en 1836, sa gouvernante madame Angelet, femme d'un rare mérite, qui ne se faisait point d'illusion sur la princesse Marie et voyait au moins ses inconvénients, craignant l'influence qu'elle pouvait exercer sur une jeune imagination, tenait sa sœur très éloignée d'elle.
J'ai lieu de croire que la Reine partageait la pensée qu'il y avait avantage à affermir la raison de Clémentine, avant de la livrer à la séduction de l'esprit de Marie. En tout cas, le succès a justifié la prévision. La princesse Clémentine est véritablement de tout point une princesse accomplie. Elle ne dédaigne pas son état, et je ne l'en estime que mieux.