Elle sonna pour donner l'ordre de faire entrer le général Sébastiani chez elle. Je sortis avec madame la duchesse d'Orléans par l'intérieur.
Je ne saurais peindre la scène de désordre que présentait alors le Palais-Royal. On avait profité du séjour de la famille à Neuilly pour entreprendre d'assez grandes réparations dans plusieurs pièces. Les parquets étaient enlevés; on marchait sur les lambourdes au milieu du plâtre. Dans d'autres, les peintres étaient établis avec leur attirail. Tout était démeublé; on heurtait des tapissiers portant leurs échelles, des valets replaçant des sièges.
À travers ce désordre circulaient des gens de toute nature. On mangeait dans toutes les pièces. Tout le monde entrait comme dans la rue; et la garde de ce Palais, portant le costume dont j'ai déjà parlé, formait une singulière disparate avec les lieux, si ce n'est avec la société.
Il n'y avait pas moyen de causer dans un pareil brouhaha. Madame la duchesse d'Orléans trouva seulement le temps de me dire, pendant notre retraite à travers les cabinets de Mademoiselle, qu'elle était plus tranquille sur madame la Dauphine. Elle avait rencontré monsieur le duc de Chartres, dans la nuit précédente, près de Fontainebleau; et, comme on n'en avait pas d'autre nouvelle, c'était la preuve qu'il ne lui était rien arrivé de fâcheux. Elle devait avoir rejoint sa famille.
C'était une grande inquiétude de moins pour madame la duchesse d'Orléans. Elle aime tendrement madame la Dauphine; et, dans toutes les tristes circonstances qui se sont succédé, c'est toujours des malheurs et des impressions de cette princesse que j'ai vu la Reine s'inquiéter et se désoler.
On me montra, plus tard dans cette matinée, une lettre interceptée de madame la Dauphine écrite à son mari. J'ai conservé le souvenir d'une phrase qui me frappa extrêmement. Après avoir rendu compte, en termes fort amers, de la scène du théâtre de Dijon dont elle sortait, des cris insolents qu'on y avait poussés, elle ajoutait: «Ils avaient bonne envie de m'insulter personnellement; mais je leur ai fait cet air qu'on me connaît, et ils n'ont osé.»
Ainsi cet air qu'on lui connaît, et que nous regardions comme une espèce de fatalité, elle le faisait. Certes, je ne rappelle pas ces paroles dans un sentiment hostile contre une princesse que je vénère, et dont les malheurs, selon l'expression de monsieur de Chateaubriand, sont une dignité, mais seulement comme une nouvelle preuve de l'ignorance où était la branche aînée du siècle et du pays.
Cet air, dont elle prétendait tirer du respect, ne produisait que de l'aigreur et du mécontentement. Dans cette lettre, il n'était pas question des ordonnances, il paraissait qu'elle en avait déjà parlé: «Je ne reviens pas sur ce que je vous ai dit hier. Ce qui est fait est fait; mais je ne respirerai que quand nous serons réunis.»
Je retourne au Palais-Royal. On était censé se tenir dans le salon dit des Batailles où une espèce de repas en ambigu était en permanence; mais, de fait, on était constamment dans la pièce qui servait de communication à tous les appartements et dont le grand balcon donne sur la cour.
Chaque cri, chaque coup de tambour, chaque bruit, et ils étaient fréquents, y rappelait. Madame la duchesse d'Orléans cherchait évidemment à vaincre l'agitation de l'âme par celle du corps; elle ne tenait pas en place. Après l'avoir suivie pendant quelque temps, j'y renonçai, excédée par la fatigue, et m'assis dans un coin où madame de Dolomieu, aussi lasse que moi, vint me rejoindre.