On commença ensuite à sauver quelques malades, puis beaucoup, puis à peu près tous au bout de cinq à six semaines. Il ne faut pas que la médecine se targue de ce succès.
Le choléra a suivi la même marche partout où il s'est présenté, de quelque façon qu'il ait été traité, et il a parcouru toute l'Europe sans que la science ait découvert le moindre de ses secrets. Il a trompé toutes les conjectures et déjoué tous les calculs. Il a sévi dans les lieux réputés les plus sains, et s'est abstenu là où l'on redoutait ses effets les plus pernicieux.
Les grands hôtels du faubourg Saint-Germain, peu habités et entourés de vastes jardins, ont été décimés, tandis que la fourmilière du Palais-Royal était ménagée et qu'il n'y a pas eu un seul cas de choléra dans les passages vitrés, mal aérés et encombrés de population. On avait tellement craint de les voir devenir des foyers d'infection, qu'à l'approche de la maladie le conseil sanitaire avait songé à les faire évacuer. La rapidité de l'invasion n'en laissa pas le temps.
Les mêmes anomalies se présentèrent dans la campagne. Tel village a été complètement épargné, et tel autre, dans des conditions de salubrité également favorables, a été abîmé. Tantôt le fléau s'est abattu dans les vallées, tantôt il a frappé sur les montagnes.
Mais partout il a augmenté pendant quatorze jours, est resté stationnaire trois ou quatre et en décroissance pendant trois semaines au bout desquelles la maladie avait changé de caractère et ne présentait plus que les symptômes de ce qu'on appela la cholérine. Elle était rarement mortelle. Puis venait le moment de la recrudescence qui, au bout de quatre mois, ramenait le choléra bleu et les trop justes terreurs.
Paris la subit vers la fin d'août avec une grande intensité. Cette recrudescence a eu lieu partout où le choléra s'est montré, et n'a été ni mieux prévue, ni mieux expliquée que ses autres symptômes.
J'ai remarqué, pendant ces jours d'effroi, combien on parlait du choléra avec les ménagements respectueux qu'inspire toujours une puissance dont on a peur. Difficilement lui donnait-on tort. Chaque victime, tombée sous ses coups, avait assurément mérité son sort par quelque imprudence, ou bien par une organisation défectueuse.
Cela me rappelait notre empressement à trouver des motifs aux exils ordonnés par l'empereur Napoléon et la façon dont les russes expliquent les envois en Sibérie émanés du caprice de leur souverain. Nous traitions le choléra en potentat redouté. Il semble qu'on éloigne le danger de soi en accusant celui qui en souffre de l'avoir mérité par des fautes.
Voilà une longue digression, mais il faut pardonner un peu d'entraînement sur un pareil sujet. Lorsqu'il tombe sous la plume les souvenirs arrivent en foule, et, quoique bien pénibles, ils ont laissé des impressions impossibles à refouler.
Bien des générations se succéderont, j'espère, avant qu'un tel spectacle se renouvelle; mais, elles peuvent le tenir pour certain, il n'y a rien de plus effrayant, de plus formidable, de plus solennel que l'aspect d'une ville de onze cent mille âmes pliée sous le poids d'un pareil fléau, et pourtant, tout le monde se raidissait contre l'accablement, tout le monde accomplissait les devoirs de son état.