Une demi-heure n'était pas écoulée, que le Roi, la Reine, Madame Adélaïde, la princesse Louise et le duc de Nemours étaient sur la route de Paris. Monsieur, le duc d'Orléans était absent, je crois. Les deux autres princesses et leurs jeunes frères restèrent à Saint-Cloud où l'agitation n'osa se manifester qu'après le départ du carrosse royal, tant le maintien du Roi et de la Reine y avait commandé le calme.
Il n'entre pas dans mon sujet de parler en détail de ces terribles journées. J'ai pourtant été témoin oculaire de la ridicule ovation subie par monsieur de Lafayette, traîné, dans un fiacre dont on avait enlevé l'impériale et où s'était attelée une cohue de vagabonds, jusque dans la cour de sa maison que mes fenêtres dominaient.
Je l'ai vu se présenter au balcon, pâle, tremblant, et adresser d'une voix émue une allocution paternelle à ses chers camarades, en les suppliant surtout de se retirer bien vite. Il avait grande hâte à s'en débarrasser, d'autant qu'il les avait entendus délibérer s'il ne serait pas opportun de le tuer pour faire de son cadavre un appel à la révolte et qu'il les en savait bien capables dans l'excès de ces vertus républicaines où il les avait nourris.
Sa mort a été déterminée par la fatigue d'un autre convoi émeutier (celui de monsieur Dulong) où il voulut assister; mais il ne s'est jamais relevé de son humiliant triomphe du 14 juin. Il était de trop bon goût pour n'en point savourer péniblement tout l'opprobre.
Quoique, dès la première nuit, les factieux eussent été contraints à se concentrer dans le quartier Saint-Merri, dont les rues tortueuses leur étaient favorables, et que là même ils ne trouvassent aucune sympathie parmi les habitants, ils étaient nombreux et déterminés.
Des bruits sinistres se répandaient. Les troupes se sentaient intimidées par les souvenirs si récents du blâme jeté sur elles à la révolution de 1830; tireraient-elles sur ceux qui, encore cette fois, s'intitulaient du nom de citoyens et de patriotes?
Tout dépendait de l'élan de la garde nationale. La présence du Roi le leur communiqua. Dès en arrivant le soir, il s'était montré aux légions réunies sur le Carrousel. Le bruit de son retour circula rapidement et le point du jour vit les maisons s'ouvrir pour laisser sortir des hommes armés, prêts à défendre l'ordre public et la société de leur volonté, de leurs bras et de leur sang. Cette dernière condition ne fut malheureusement que trop accomplie.
Vers dix heures du matin, le 5, un billet de l'amiral de Rigny m'annonça le danger conjuré; mais la nuit avait été pleine de cruelles anxiétés pour ceux sur qui pesait la responsabilité du salut de l'État.
Je sus le Roi à cheval et parcourant la ville. Présumant bien l'anxiété des princesses, je voulus me rendre auprès d'elles. J'arrivai par le jardin et pénétrai dans le palais par les communications intérieures dont les gardiens me connaissaient.
Des canons venaient de passer sur le quai; leur sinistre apparition accroissait l'inquiétude. Le silence était bien morne dans les salons. On se regardait beaucoup et ne se parlait point. Enfin, on annonça la rentrée du Roi sous les guichets des Tuileries. La Reine et les princesses se précipitèrent au-devant de lui et nous les suivîmes. Mais le Roi passait encore la revue des troupes stationnées dans la cour, et, comme cela devait être assez long, on entra dans le salon de service au rez-de-chaussée.