Je m'épuisais presque chaque soir en vains efforts pour persuader à monsieur Thiers combien l'arrestation de la princesse lui susciterait d'embarras. Il reconnaissait préférable qu'elle s'éloignât d'elle-même, mais il n'admettait pas la gravité des obstacles, que je lui prédisais.

Le pays, disait-il, n'était point fait à mon image et cette capture exciterait beaucoup plus de satisfaction qu'elle ne soulèverait d'intérêt pour la princesse. Monsieur Pasquier ne s'épargnait pas dans ces discussions.

Monsieur Thiers avait une grande considération pour lui et, plus par déférence que par conviction, il promit de se borner d'abord à traquer madame la duchesse de Berry d'une façon si active qu'elle ne pût douter des intentions sérieuses du nouveau cabinet et d'essayer ainsi à la faire partir.

Je ne me fis aucun scrupule d'avertir les personnes de son parti de la disposition où l'on était; mais, comme elles n'admettaient pas la réalité du système d'indulgence employé jusqu'alors, elles n'attachèrent aucune importance à mes paroles ou y virent; peut-être, une manœuvre pour obtenir un départ qu'on ne pouvait forcer.

Monsieur Thiers raconta historiquement un jour que monsieur de Saint-Aignan, le préfet de Nantes, ayant donné sa démission, monsieur Maurice Duval le remplaçait; il était déjà mandé par le télégraphe. Monsieur Pasquier garda un profond silence dont je fus frappée, quoique je n'eusse pas compris l'importance de la révélation; mais, monsieur Thiers s'étant éloigné, il me dit tout bas:

«Thiers est décidé. Il veut prendre madame la duchesse de Berry; s'il se bornait encore à forcer son départ, il aurait peut-être changé Saint-Aignan, mais il ne le remplacerait pas par Maurice Duval. Tenez-vous tranquille, il n'y a plus rien à faire.»

À quelques jours de là, monsieur Thiers annonça que Marie-Caroline avait été manquée de peu d'instants dans un village. Deux de ses meilleures retraites étaient éventées de façon à ce qu'elle n'y pût plus avoir recours, et elle était réduite à se cacher dans la ville. On savait le quartier, mais non pas encore la maison.

Enfin, un soir, lorsque toutes les autres visites parties, il ne restait plus chez moi que monsieur Pasquier, l'amiral de Rigny et monsieur Thiers, celui-ci, qui semblait attendre ce moment avec impatience, nous dit d'un air triomphant: «Je tiens la duchesse de Berry; avant trois jours elle sera prise.» Voici le récit qu'il nous fit à la suite de cette communication.

Madame la duchesse de Berry prétendait, en commun avec le roi Guillaume de Hollande et dom Miguel de Portugal, négocier un emprunt dont tous trois seraient solidaires.

Un juif, nommé Deutz, ayant fait abjuration de sa foi sous le patronage de madame la Dauphine, mais n'ayant pas, en quittant sa religion, renoncé aux habitudes mercantiles de sa caste, se trouvait l'agent très actif de ce projet d'emprunt. Il avait porté de l'une à l'autre les paroles des trois hautes parties contractantes, avait successivement visité Massa, la Haye et Lisbonne.