—Je trouve, Madame, qu'ils rendent la vie douce, bonne, intéressante, heureuse enfin; et, s'ils empêchent de goûter quelques plaisirs frivoles, ils donnent le bonheur. Le plaisir passe, le bonheur reste.

MADAME DES ORMES

—C'est égal, on est bien plus à l'aise pour s'amuser sans enfants.

Le jour baissait, et M. de Guibert avait fait allumer les lanternes du bateau, qui faisaient un effet charmant; elles étaient en verres de différentes couleurs, et formaient lustres aux deux bouts du bateau. Toute la société du château se rembarqua et on s'éloigna. M. et Mme de Sibran s'aperçurent enfin que Maurice et Adolphe ne les avaient pas accompagnés, ce qu'Hélène expliqua par le malaise qu'ils éprouvaient pour avoir trop mangé. On était arrivé au quart du trajet, à un tournant d'où l'on découvrait le château, et on vit avec surprise des jets de flammes qui éclairaient l'étang; chacun regarda d'où ils venaient, et on s'aperçut avec terreur qu'ils s'échappaient des croisées du château; les rameurs redoublèrent d'efforts pour aborder au plus vite; de nouveaux jets de flammes s'échappèrent des croisées de l'étage supérieur, et quand on put débarquer, les flammes envahissaient plus de la moitié du château. M. de Nancé fit rester les dames et les enfants sur le rivage; fit promettre à François de ne pas chercher à le rejoindre, et courut avec les autres pour organiser les secours. Les domestiques allaient et venaient éperdus, chacun criant, donnant des avis, que personne n'exécutait. M. de Sibran, fort inquiet de ses fils, les appela, les chercha de tous côtés; personne ne lui répondit; les domestiques, trop effrayés pour faire attention à ses demandes, ne lui donnaient aucune indication. M. de Guilbert ne s'occupait que du sauvetage des papiers, des bijoux et effets précieux; on jetait tout par les fenêtres, au risque de tout briser et de tuer ceux qui étaient dehors. Il n'y avait pas de pompe à incendie, pas assez de seaux pour faire la chaîne, personne pour commander; à mesure que les flammes gagnaient le château, le désordre augmentait; on avait heureusement pu sauver tout ce qui avait de la valeur, l'argent, les bijoux, les tableaux, le linge, les bronzes, la bibliothèque, etc. Mais tous les meubles, les tentures, les glaces furent consumés. M. de Guilbert travaillait encore avec ardeur à sauver ce que le feu n'avait pas atteint; M. de Sibran, éperdu, continuait à appeler et à chercher ses fils; M. de Nancé avait demandé aux domestiques ce qu'étaient devenus les jeunes de Sibran.

—Ils sont sans doute dans le parc, Monsieur; on suppose qu'ils auront mis le feu au salon, où ils étaient restés seuls, et qu'ils se sont sauvés; on n'a trouvé personne dans les salons quand on s'est aperçu de l'incendie. Au rez-de-chaussée il ne leur était pas difficile de s'échapper.

M. de Nancé, rassuré sur leur compte et se voyant inutile, retourna près de ces dames, pensant à l'inquiétude qu'avait certainement éprouvée François en le voyant s'exposer aux accidents d'un incendie, et aussi à l'inquiétude terrible de Mme de Sibran pour ses deux fils, qui étaient très probablement restés au salon, d'après le dire du valet de chambre.

Un cri de joie salua son retour. François se jeta à son cou; il l'embrassa tendrement, et il sentit un baiser sur sa main; Christine était près de lui, l'obscurité croissante l'avait empêché de l'apercevoir! il la prit aussi dans ses bras et l'embrassa comme il avait embrassé François. Ensuite il chercha Mme de Sibran, qui était profondément accablée et qui, assise au pied d'un arbre, pleurait la tête dans ses mains.

—Eh bien! mes enfants? dit-elle avec inquiétude.

M. DE NANCÉ

—Je crois qu'ils sont avec M. de Sibran, Madame; ils ne tarderont pas à venir vous rassurer.