—Mon père, répéta-t-elle tout bas, Maurice me répugne: je le déteste; je sais que c'est mal. Je voudrais ne pas le toucher et il veut que je lui donne le bras. Et j'ai été bien fausse, car je lui ai offert mon bras pour l'aider à s'en aller et je lui ai dit: «A bientôt, j'espère», quand je voudrais ne le revoir jamais.
M. DE NANCÉ
—Tu n'as pas été fausse, ma fille; tu as été bonne; tu as senti que ton aversion était injuste et tu as voulu la vaincre. Mais pourquoi le détestes-tu?
CHRISTINE, s'animant.
—C'est depuis qu'il m'a demandé de l'aimer comme j'aime François. En moi-même, je le trouvais sot et ridicule. Lui! Maurice! que je connais à peine, l'aimer comme j'aime François, comme je vous aime, vous qui êtes si bon pour moi depuis quatre ans! François qui est mon frère, vous qui êtes mon père! Que j'aime un étranger comme vous! C'est bête et sot! Et pour cela, je ne peux plus le souffrir.
—Ma chère enfant, répondit M. de Nancé en l'embrassant à plusieurs reprises, tu as raison de nous aimer plus que les autres, car nous t'aimons de tout notre coeur; mais il ne faut pas que tu te moques de ceux qui te demandent de les aimer, et surtout d'un malheureux infirme, sans aucune affection au monde, car on m'a dit que depuis qu'il était difforme, son frère même rougissait de lui. Tu vois, ma chère petite, que c'est une vraie charité d'être bonne pour lui.
CHRISTINE
—Bonne, je veux bien, mon père, mais je ne peux pas et je ne veux pas l'aimer comme j'aime François et vous.
M. DE NANCÉ
—Tu n'y es pas obligée, mon enfant, mais tu ne dois pas le détester. Je serais bien triste de te voir détester quelqu'un.