—Comment, sa faute? C'est sa chute pendant l'incendie qui l'a si terriblement défiguré.

CHRISTINE

—Oui, mais écoute, François; avant je ne l'aimais pas, parce qu'il était méchant pour toi. Le bon Dieu l'a puni; je l'ai plaint beaucoup et je lui ai pardonné quand il est devenu bon et qu'il t'a aimé. Aujourd'hui, quand il est entré, il m'a fait pitié et j'étais disposée à lui porter un peu d'amitié; mais il m'a demandé de l'aimer comme je t'aime, et alors... (le visage de Christine exprima une vive émotion), alors... je l'ai,... je ne l'ai plus aimé du tout. Je l'ai trouvé ridicule et bête! C'est sot de sa part; cela prouve qu'il n'a pas de coeur, qu'il ne comprend pas la reconnaissance, la tendresse que j'ai pour toi et pour notre père; il ne comprend pas que je ne peux aimer personne comme je vous aime; que je ne suis heureuse qu'ici, avec vous, et que chez maman et partout je serai malheureuse loin de vous. Et quand maman et papa reviendront je serai désolée.

Christine fondit en larmes; François la consola de son mieux, ainsi que M. de Nancé, qui lui dit qu'elle était une petite folle; que ses parents ne songeaient pas encore à revenir; que personne ne l'obligeait à aimer Maurice: qu'elle ne lui devait que de la compassion et de la bonté. Christine essuya ses yeux, avoua qu'elle avait été un peu sotte et promit de ne plus recommencer.

—Seulement, je te demande, François, de ne pas me laisser trop souvent pour aller voir Maurice et de ne pas l'aimer autant que tu m'aimes.

—Sois tranquille, Christine; tu seras toujours celle que j'aimerai par-dessus tout, excepté papa.

XX

SURPRISE DÉSAGRÉABLE QUI NE GATE RIEN

Les beaux jours du printemps arrivèrent et rendirent la campagne encore plus agréable aux habitants du château de Nancé; Paolo était devenu l'homme indispensable. Dévoué, affectionné comme un chien fidèle, il était toujours prêt à tout ce qu'on lui demandait; pour M. de Nancé, c'étaient les affaires, les comptes, l'arrangement de la bibliothèque, les courses lointaines et autres travaux, qu'il accomplissait avec un zèle, un empressement que rien n'arrêtait. Pour les enfants, c'étaient des commissions, des raccommodages, des inventions de jeux, des leçons de menuiserie, de gymnastique, des établissements de cabanes, de berceaux de feuillage, et mille autres inventions qui naissaient dans le cerveau fertile de ce Paolo, bizarre, ridicule, mais aimant et dévoué. M. de Nancé lui avait demandé de venir demeurer chez lui, l'éducation de François et de Christine exigeant beaucoup de temps et de surveillance. Il lui donnait cent francs par mois pour les deux enfants. M. et Mme des Ormes semblaient avoir oublié l'existence de leur fille; excepté une lettre que M. des Ormes écrivait à Christine à peu près tous les mois, elle n'entendait jamais parler de ses parents. Mme des Ormes ne s'était pas informée une seule fois de ses besoins de toilette ou de livres, de musique, de tout ce qui compose l'éducation d'un enfant. Christine ne songeait pas encore à ces détails, mais elle avait un sentiment vague et pénible de l'abandon de ses parents, et un sentiment tendre et reconnaissant de ce que M. de Nancé faisait pour son éducation, pour son amélioration; elle éprouvait aussi, une grande reconnaissance des soins que donnait Paolo à son instruction; elle l'aimait très sincèrement; lui, de son côté, admirait son intelligence, sa facilité à retenir et à comprendre: elle venait d'avoir dix ans; elle avait commencé son éducation à huit ans, et en piano, italien, histoire, géographie, dessin, elle était avancée comme l'est une bonne élève de dix à onze ans; elle avait donc regagné tout le temps perdu. Isabelle aussi lui inspirait une affection pleine de respect et de soumission. Isabelle ne cessait de remercier son cher François de l'avoir décidée à se charger de Christine, «Quelle heureuse position tu m'as faite, mon cher François, entre toi et Christine, chez ton excellent père; rien ne manque à mon bonheur. Puisse-t-il durer toujours!»

Il dura jusqu'à l'été. Un jour de juillet, que les enfants, aidés de M. de Nancé et de Paolo, construisaient un berceau de branchages au pied duquel ils plantaient des plantes grimpantes, une femme apparut au milieu d'eux; c'était Mme des Ormes. La surprise les rendit tous immobiles; rien n'avait fait pressentir sa visite.