L'ÉTRANGER.
Non, je ne suis arrivé qu'hier soir; je suis descendu à Auray, à l'hôtel, et je me promenais pour voir le pays, qui m'a semblé joli, lorsque je t'ai vu entrer à la chapelle; je t'y ai suivi, et je me suis placé dans un coin obscur. Tu priais avec tant de ferveur et tu pleurais si amèrement, que j'ai de suite pris intérêt à toi; tu as parlé haut en priant, et ce que tu disais a augmenté cet intérêt. Ton cousin est venu; j'ai entendu votre conversation. J'ai fait le voleur pour vous donner une leçon de prudence; il ne faut jamais compter son argent sur les grandes routes, ni dans les auberges, ni devant des inconnus. Je viens dans le pays pour voir l'église de Sainte-Anne qui va être reconstruite. Je veux voir le vieux sanctuaire avant qu'on le détruise.
JEAN.
J'avais donc raison! Vous n'êtes pas un voleur! Je l'avais deviné bien vite à votre mine. Mais, monsieur, puisque vous restez dans le pays, voulez-vous tout de même donner à maman les vingt francs que voici.»
Jean lui tendit les vingt francs. L'étranger sembla hésiter; mais il les prit, les remit dans sa poche, et serra la main de Jean en disant:
«Ils seront fidèlement remis; je te le promets.
—Merci, monsieur», répondit Jean tout joyeux.
Ils continuèrent leur route: Jean gaiement; l'étranger avec une satisfaction visible, et témoignant une grande complaisance pour son petit protégé; Jeannot, triste et ennuyé du guignon qui le poursuivait et le mettait toujours au-dessous de Jean.
«Voyez, pensa-t-il, cet étranger, qui ne le connaît pas plus qu'il ne me connaît, se prend de goût pour lui, et moi il ne m'aime pas; il appelle Jean mon ami, mon brave garçon, et moi, pleurard, pleurnicheur, jaloux! Il cause avec Jean; il semblerait qu'ils se connaissent depuis des années! Et moi, il ne me parle pas, il ne me regarde seulement pas. C'est tout de même contrariant; cela m'ennuie à la fin. A Paris, je tâcherai de me séparer de Jean, et de me placer de mon côté.»
Ils arrivèrent à la ville; il était dix heures. L'étranger les mena à l'hôtel où il était descendu. Il fit servir un déjeuner bien simple, mais copieux. Ils mangèrent du gigot à l'ail, une omelette au lard, de la salade, et ils burent du cidre. Quand le repas fut terminé, l'étranger se leva.