Jean eut beau faire des signes à Jeannot, il n'en put obtenir une parole. Kersac s'apercevait, sans en avoir l'air, du manège de Jean et de son air inquiet: il souriait et s'amusait à exciter les supplications muettes de Jean, en se retournant de temps en temps et en lançant à Jeannot des regards mécontents. Jean croyait découvrir de la colère dans les yeux menaçants de Kersac; il s'efforça de la détourner par des observations aimables sur la beauté du cheval, qui était bon, mais pas beau; ensuite sur la douceur de la carriole, qui les secouait comme un panier à salade; sur les charmes de la route, qui était une plaine aride.

Plus Kersac s'amusait des efforts visibles du pauvre Jean pour conjurer l'orage qu'il redoutait pour Jeannot, plus ses yeux devenaient terribles, plus ses lèvres se contractaient, plus son front se plissait; ses sourcils se fronçaient; sa bouche prenait un aspect presque féroce; sa main, dégagée des rênes, se crispait. Enfin, il arrêta son cheval et se retourna vers Jeannot. Le visage de Jean exprima la consternation, celui de Jeannot la frayeur.

Après quelques minutes d'immobilité pendant lesquelles le cheval reprenait haleine, Kersac, voyant la terreur visible de Jeannot et l'inquiétude croissante de Jean, s'adressa au premier d'une voix formidable.

«Jeannot, tu es un petit gredin! Tu vois les supplications de ton cousin, qui redoute pour toi (ce qui va t'arriver) des coups de fouet. Tu t'entêtes à ne pas lui accorder les excuses qu'il te demande à m'adresser. Je te dis à mon tour que tu vas de suite nous demander pardon de ta maussaderie, ou bien.... Allons, à genoux dans la carriole, et un PARDON bien prononcé.»

Jeannot ne bougea pas. Kersac leva son fouet; Jean lui demanda grâce pour son cousin; mais Kersac, indigné de l'obstination de Jeannot, lui appliqua un léger coup de fouet sur les épaules. Jeannot poussa un cri, Kersac frappa un second coup. Jeannot n'attendit pas le troisième; il se jeta à genoux et cria Pardon! de toute la force de ses poumons.

«A la bonne heure! dit Kersac en se remettant en face de son cheval et en le faisant repartir. Et toi, mon pauvre garçon, ajouta-t-il en s'adressant à Jean et en reprenant sa voix calme, ne t'afflige pas. Ce vaurien a besoin d'avoir les épaules un peu caressées par le fouet; tant que nous serons ensemble, je le rendrai docile sinon aimable.»

Jean ne répondit pas; il avait eu peur pour Jeannot, et il craignait que ce dernier n'excitât encore la colère de Kersac. Quant à Jeannot, il faisait, comme d'habitude, des réflexions douloureuses sur le guignon qui le poursuivait et sur la bonne chance de Jean.

On arriva ainsi à Vannes. Kersac détela son cheval; Jean lui offrit de le mener à l'écurie, de lui donner son avoine et de le bouchonner.

KERSAC.

Tu sais bouchonner un cheval, toi?