«Joseph, dit Elfy à Moutier (qui mordait sa moustache pour contenir l'humeur que lui causait le général), Joseph, le général est insupportable depuis quelques jours; je serais enchantée de le voir partir.
MOUTIER.—Ma pauvre Elfy, il est bon, mais taquin. Qu'y faire? C'est sa nature; il faut la supporter et ne pas oublier le bien qu'il nous a fait. Sans lui, je n'aurais jamais osé demander votre main.
ELFY.—Mais moi, je vous l'aurais donnée, mon ami; j'y étais bien décidée lors de votre seconde visite.
MOUTIER.—Ce qui n'empêche pas que c'est, après vous, au général que je la dois, et un bienfait de ce genre fait pardonner bien des imperfections.
XX
Le contrat.
Le jour de la noce approchait. Le général ne tenait plus en place; il sortait et rentrait vingt fois par jour. Il faisait apporter une foule de caisses de l'auberge Bournier: il avait voulu faire venir la robe, le voile et toute la toilette de mariée d'Elfy. Il avait exigé de Moutier qu'il se fit faire à Domfront un uniforme de zouave en beau drap fin; il l'avait mené à cet effet chez le meilleur tailleur de Domfront et avait fait la commande lui-même. Le placement des dix mille francs de Torchonnet était terminé; le versement de cent cinquante mille francs qu'il donnait au curé pour l'église, le presbytère, les soeurs de charité et l'hospice était fini. Torchonnet, bien guéri, avait été transféré chez les frères de Domfront. Les caisses du trousseau et les cadeaux étaient arrivés. A l'exception de celles qui contenaient les toilettes du contrat et du jour de noce que le général ne voulait livrer qu'au dernier jour, elles avaient été ouvertes et vidées, à la grande joie d'Elfy qui pardonnait tout au général, et à la grande satisfaction de Mme Blidot, de Moutier, des enfants et de Dérigny: Mme Blidot, parce qu'elle trouvait un grand supplément de linge, de vaisselle, d'argenterie et de toutes sortes d'objets utiles pour leur auberge; Moutier, parce qu'il jouissait de la joie d'Elfy plus que de ses propres joies; les enfants, parce qu'ils aidaient à déballer, à ranger et que tout leur semblait si beau, que leurs exclamations de bonheur se succédaient sans interruption; Dérigny, parce qu'il ne vivait plus que par ses enfants, que toutes leurs joies étaient ses joies et que leurs peines lui étaient plus que les siennes. Le général ne touchait pas terre; il était leste, alerte, infatigable, il courait presque autant que Jacques et Paul. Il riait, il déballait; il se laissait pousser, chasser. Ses grosses mains maladroites chiffonnaient les objets de toilette, laissaient échapper la vaisselle et autres objets fragiles.
De temps à autre il courait à l'auberge Bournier, sous prétexte d'avoir besoin d'air, puis aux ouvriers des prés et des bois, pour avoir, disait-il, un peu de fraîcheur. On le laissait faire, chacun était trop agréablement surpris pour gêner ses allées et venues.
L'auberge Bournier ressemblait à une fourmilière; les ouvriers étaient plus nombreux encore et plus affairés que les jours précédents. Il était arrivé plusieurs beaux messieurs de Paris qui s'y établissaient et qui achetaient, dans le village et aux environs, des provisions si considérables de légumes frais, de beurre, d'oeufs, de laitage, qu'on pensait dans Loumigny qu'on allait avoir à loger incessamment un régiment ou pour le moins un bataillon.
Moutier et Dérigny semblaient avoir perdu la confiance du général; il ne leur demandait plus rien que les soins d'absolue nécessité pour son service personnel.