—Voilà! voilà, dit Moutier qui l'apportait.

Ils se mirent gaiement à table. Tous étaient les plus heureuses gens de la terre. Le général fut porté aux nues; on n'en dit que du bien: Mme Blidot trouva même qu'il était très bel homme, ce qui excita les rires de la famille. Le souper fini, les enfants, mal reposés de leur nuit de fatigue, demandèrent à se recoucher. Mme Blidot ne voulut pas être aidée par Elfy; elle la remplaça par Dérigny, enchanté de donner des soins à ses enfants et de voir faire Mme Blidot. Moutier et Elfy allèrent voir le général. Dérigny et Mme Blidot les y rejoignirent quand les enfants furent endormis; on laissait pour les garder une servante qu'on avait prise depuis l'arrivée du général et qu'Elfy voulut garder quand elle sut que Mme Blidot les quitterait.

XXIV

Conclusion, mais sans fin...

Les dix ou douze jours qui séparèrent la demande en mariage d'avec la cérémonie s'écoulèrent vite et gaiement; les futurs quittaient peu le général que la gaieté et l'entrain de Mme Blidot amusaient toujours. Le mariage se fit sans bruit ni fête: deux veufs qui se marient ne font pas de noce comme des jeunes gens. On dîna chez le général, avec le curé et le notaire. Dans l'après-midi, Mme Dérigny s'installa chez le général avec les enfants. M. et Mme Moutier devinrent seuls maîtres de l'Ange-Gardien. Le general désira que l'auberge du General reconnaissant restât ouverte à tous les voyageurs militaires, et lui-même se plaisait à les servir et à couler des pièces d'or dans leurs poches. Il vécut gai et heureux à Loumigny pendant un mois encore: la conclusion de la paix l'obligea à quitter cette vie douce et uniforme qui lui plaisait... au moins pour un temps.

Il fallut partir. Selon leurs conventions, Dérigny l'accompagna, emmenant sa femme et ses enfants, tous enchantés du voyage et heureux de ne pas se séparer. Mme Blidot s'était attachée à son mari autant qu'aux enfants; Dérigny s'aperçut avec surprise qu'il aimait sa seconde femme comme il avait aimé Madeleine; sa gaieté première était revenue. Le général se trouvait le plus heureux des hommes. Avant de quitter Loumigny, il donna la maison et ses dépendances à sa petite femme, comme il l'appelait encore; les prés, les terres environnants à Dérigny, qui eut ainsi une propriété personnelle de plus de quarante mille francs.

Moutier et Elfy se chargèrent de l'administration et de la garde de la maison et des terres du Général reconnaissant en l'absence de Dérigny et de sa famille. La séparation des deux soeurs fut douloureuse; Elfy pleurait; Moutier était visiblement ému. Le général embrassa Elfy avec effusion et dit en la remettant à Moutier:

«Au revoir dans un an, mes enfants, mes bons amis. Attendez-moi pour le baptême de votre premier enfant; c'est moi qui suis le parrain. Adieu, mes enfants, pensez au vieux général, toujours reconnaissant.»

La voiture partit; Moutier emmena sa femme qui pleurait moins amèrement depuis la promesse du général.

ELFY.—Croyez-vous, mon ami, qu'ils reviendront dans un an, comme l'a promis le général?