—A la cuisine, et demande à ma femme un bon dîner pour Monsieur; et vite, sans quoi...
Il fit un geste dont l'enfant n'attendit pas la fin et courut exécuter les ordres du maître aussi vite que le lui permettaient ses petites jambes et son état de faiblesse.
Moutier écoutait et regardait avec indignation.
«Assez, dit-il en se levant; je ne veux pas de votre dîner; ce n'est pas pour m'établir chez vous que je suis venu, mais pour avoir des renseignements sur Mme Blidot. Ceux que vous m'avez donnés me suffisent; je la tiens pour la meilleure et la plus honnête femme du pays, et c'est à elle que je confierai le trésor que je cherchais à placer.»
L'aubergiste gonflait de colère à mesure que Moutier parlait; mais lorsqu'il entendit le mot de trésor, sa physionomie changea; son visage de fouine prit une apparence gracieuse et il voulut arrêter Moutier en lui prenant le bras. Au mouvement de dégoût que fit Moutier en se dégageant de cette étreinte, Capitaine s'élança sur l'aubergiste, lui fit une morsure à la main, une autre à la jambe, et allait lui sauter à la figure quand Moutier le saisit par son collier et l'entraîna au loin. l'aubergiste montra le poing à Moutier et rentra précipitamment chez lui pour faire panser les morsures du vaillant Capitaine. Moutier gronda un peu son pauvre chien de sa vivacité, et le ramena à l'Ange-Gardien.
IV
Torchonnet.
Il n'y avait personne dans la salle quand Moutier rentra. Il fit l'inspection de l'appartement et alla au jardin, dont la porte était ouverte; après avoir examiné les fleurs et les légumes, il arriva à un berceau de lierre et y entra; un banc garnissait le tour du berceau; une table rustique était couverte de livres, d'ouvrages de lingerie commune; il regarda les livres: Imitation de Jésus-Christ, Nouveau Testament, Parfait Cuisinier, Manuel des ménagères, Mémoires d'un troupier.
Moutier sourit:
«A la bonne heure! voilà des livres que j'aime à voir chez une bonne femme de ménage! Ça donne confiance de voir un choix pareil. Ces manuels, c'est bon; si je n'avais pas eu mon Manuel de soldat pendant mes campagnes, je n'aurais jamais pu supporter tout ce que j'ai souffert par là-bas! Et en garnison! l'ennui donc! Voilà un terrible ennemi à vaincre et qui vous pousse au café et de là à la salle de police. Heureusement que mon ami le Manuel était là et m'empêchait de faire des sottises et de me laisser aller au chagrin, au découragement! Béni soit celui qui me l'a donné et celui qui l'a inventé!»