ELFY.—Vous m'impatientez avec vos rires et vos jeux de mots.

MOUTIER.—Il n'y a pourtant pas de quoi, Mam'selle Elfy. Je ris parce que je suis content. Cela ne m'arrive pas souvent, allez. Un pauvre soldat loin de son pays, sans père ni mère, qui n'a aucun lien de coeur dans ce monde, peut bien s'oublier un instant et se sentir heureux d'inspirer quelque intérêt et d'être traité avec amitié. J'ai eu tort peut-être; j'ai fait sans y penser une mauvaise plaisanterie; veuillez m'excuser, Mam'selle. Pensez que je pars tantôt et pour longtemps sans doute; il ne faut pas trop m'en vouloir...

ELFY.—C'est moi qui ai tort de vous quereller pour une niaiserie, mon bon monsieur Moutier; et c'est à moi de vous faire des excuses. C'est que, voyez-vous, c'était si ridicule de penser que, ma soeur et moi, nous vous avions pris à notre service, que j'ai eu peur qu'on ne se moquât de nous.

MOUTIER.—Et vous avez un peu raison, Mam'selle; voulez-vous que je retourne chez la fermière, lui dire... MADAME BLIDOT.—Mais non, Monsieur; tout cela n'est qu'un enfantillage d'Elfy. Elle est jeune, voyez-vous; un peu trop gaie, à mon avis, et elle a abusé de votre complaisance.

MOUTIER.—C'est ce que je n'admets pas, madame Blidot; et pour preuve, je vais encore à l'ordre de Mlle Elfy et je lui demande ce qu'elle désire que je fasse.

—Aidez-moi à faire le café, à chauffer le lait, dit Elfy moitié riant, moitié rougissant.

Le déjeuner fut bientôt prêt; les enfants l'attendaient avec impatience et y firent honneur. Quand il fut terminé, Moutier alla à la mairie; Mme Blidot et Elfy s'occupèrent de leur ouvrage et les enfants s'amusèrent au jardin. La matinée passa vite; Moutier dîna encore avec les enfants et les deux soeurs; puis il se disposa, à sortir. Il demanda à payer sa dépense, mais Mme Blidot ne voulut jamais y consentir. Ils se séparèrent amicalement et avec regret. Jacques pleurait en embrassant son bienfaiteur, Paul essuyait les yeux de Jacques; tous deux entouraient Capitaine de leurs petits bras.

«Adieu, mon bon Capitaine, disait Jacques; adieu, mon bon chien; toi aussi, tu nous a sauvés dans la forêt, c'est toi qui nous a vus le premier; c'est toi qui as porté Paul sur ton dos; adieu mon ami, adieu; je ne t'oublierai pas, non plus que mon bon ami M. Moutier.»

Moutier était ému et triste. Il serra fortement les mains des deux bonnes et excellentes soeurs, donna un dernier baiser à Jacques, jeta un dernier regard dans la salle de l'Ange-Gardien et s'éloigna rapidement sans retourner une seule fois la tête. Les enfants étaient à la porte, regardant leur nouvel ami s'éloigner et disparaître; Jacques essuyait ses yeux. Quand il ne vit plus rien, il rentra dans la salle et se jeta en pleurant dans les bras de Mme Blidot.

«A présent que M. Moutier est parti, vous ne nous chasserez pas, n'est-ce pas, Madame? Vous garderez toujours mon cher petit Paul, et vous me permettrez de rester avec lui.»