TORCHONNET.—Depuis le jour où est arrivé un beau monsieur, dans une belle voiture, avec une cassette pleine de choses d'or. Il a eu pitié de moi; il a dit à mon maître que j'avais l'air malade et malheureux. Il lui a proposé de donner de l'argent pour me placer ailleurs; mon maître a refusé. Alors, ce bon monsieur m'a donné une pièce d'or en me disant d'aller lui acheter pour un franc de tabac et de garder le reste pour moi. Mon maître m'a suivi, m'a arraché la pièce d'or avant que j'eusse seulement eu le temps de sortir dans la rue. J'ai voulu crier; il m'a saisi par le cou, m'a entraîné dans ce charbonnier et m'a jeté dedans en me disant que, si j'appelais, il me tuerait. Il m'apporte tous les soirs un morceau de pain et une cruche d'eau.

MOUTIER.—Pauvre garçon!

La voix de Moutier fit tressaillir Torchonnet.

TORCHONNET.—Mon Dieu! mon Dieu! il y a quelqu'un avec vous, Jacques? Mon maître le saura; il dira que j'ai parlé et il me tuera.

MOUTIER.—Sois tranquille, pauvre enfant! C'est moi qui t'ai aidé, il y a trois ans, à porter ton sac de charbon; je suis l'ami, le père de Jacques, et je ne te trahirai pas. Quand le monsieur est-il parti?

TORCHONNET.—Le maître dit qu'il est parti, mais je ne crois pas; car j'ai entendu ce soir la voix du monsieur, qui parlait très haut, puis mon maître qui jurait, et puis beaucoup de bruit comme si on se battait, et puis le frère et la femme de mon maître qui parlaient très fort, puis rien ensuite, et il est venu m'apporter mon pain.

Moutier frémissait d'indignation. «Auraient-ils commis un crime? se demanda-t-il, ou bien se préparent-ils à en commettre un? Comment faire pour l'empêcher, s'il n'est déjà trop tard? Tout est fermé... Impossible d'entrer sans faire de bruit... Ce n'est pas que je les craigne! Avec mon poignard algérien et mes pistolets de poche, j'en viendrais facilement à bout; mais, si le pauvre étranger vit encore, ils le tueront avant que je puisse briser une porte et entrer dans cette caverne de brigands. Que le bon Dieu m'inspire et me vienne en aide! Chaque minute de retard peut causer la mort de l'étranger.»

Moutier se recueillit un instant et dit à Jacques: «Rentre à la maison, mon enfant; tu me gênerais dans ce que j'ai à faire.»

JACQUES.—Je ne vous quitterai pas, mon bon ami. Je crois que vous voulez voir s'il y a quelque chose à craindre pour l'étranger et je veux rester près de vous pour vous venir en aide.

MOUTIER.—Au lieu de m'aider, tu me gênerais, mon garçon. Va-t'en, je le veux... Entends-tu? Je te l'ordonne. Ces derniers mots furent dits à voix basse comme le reste, mais d'un ton qui ne permettait pas de réplique; Jacques lui baisa la main et partit. A peine était-il assez éloigné pour qu'on n'entendît plus ses pas; au moment où Moutier allait quitter le hangar sombre qui l'abritait, la porte de l'auberge s'ouvrit encore une fois; l'aubergiste Bournier sortit à pas de loup, écouta et, se retournant, dit à voix basse: