LE GÉNÉRAL.—Alors, restez-y, que diantre!
Le soldat regardait d'un air indécis Moutier qui retenait un sourire et qui lui fit signe d'accepter. Le général les observait tous deux, et, avant que le soldat eût parlé:
LE GÉNÉRAL.—A la bonne heure! c'est très bien. Vous restez à mon service; je vous donne cent francs par mois, défrayé de tout... Quoi, qu'est-ce? Vous n'êtes pas content? Alors Je double: deux cents francs par mois.
LE SOLDAT.—C'est trop, mon général, beaucoup trop; nourrissez-moi et payez ma dépense, ce sera beaucoup pour moi.
LE GÉNÉRAL.—Qu'est-ce à dire, Monsieur? Me prenez-vous pour un ladre? Me suis-je comporté en grigou à votre égard? De quel droit pensez-vous que je me fasse servir pour rien par un brave soldat qui porte la médaille de Crimée, qui a certainement mérité cent fois ce que je lui offre, et dont j'ai un besoin urgent puisque je me trouve sans valet de chambre, que je suis vieux, usé, blessé, maussade, ennuyeux, insupportable? Demandez à Moutier qui se détourne pour rire; il vous dira que tout ça c'est la pure vérité. Répondez, Moutier, rassurez ce brave garçon.
MOUTIER, se retournant vers le soldat.—Ne croyez pas un mot de ce que vous dit le général, mon cher, et entrez bravement à son service! vous ne rencontrerez jamais un meilleur maître.
LE GÉNÉRAL.—Je devrais vous gronder de votre impertinence, mon ami, mais vous faites de moi ce que vous voulez. Allons chercher un logement pour nous trois. Et s'adressant ensuite au soldat: «Comment vous appelez-vous?»
LE SOLDAT.—Jacques Dérigny, mon général.
LE GÉNÉRAL.—Je ne peux pas vous appeler Jacques, pour ne pas confondre avec mon petit ami Jacques; vous serez Dérigny pour moi et pour Moutier.
Ils arrivèrent au grand hôtel de l'établissement. Le général arrêta pour un mois le plus bel appartement au rez-de-chaussée et s'y établit avec sa suite. Le garçon lui demanda s'il fallait aller chercher son bagage. Le général le regarda avec ses grands yeux malins, sourit et répondit: