«—Voici des traces que je reconnais; c'est le chemin que nous devions suivre.

«—Va donc, lui dis-je, et à la grâce de Dieu!»

«Le paysan fouetta ses chevaux et arriva bientôt chez un ami qui me donna du thé et d'autres chevaux pour continuer ma route. Je changeai ainsi de chevaux et de traîneau jusqu'à Irbite; j'avais couru, sans m'arrêter, trois jours et trois nuits. Les dernières vingt-quatre heures je repris toute ma sécurité; la route était tellement encombrée de traîneaux, de kibitkas (espèce de cabriolet sur patins l'hiver, sur roues l'été), de télégas, d'hommes à cheval, de piétons qui chantaient à tue-tête, criaient, se saluaient, que je ne courais plus aucun danger d'être reconnu ni arrêté. Je fis comme eux: je chantai, je criai, je saluai des inconnus. J'étais mille kilomètres d'Ekatérininski-Zavod.

«Le soir du troisième jour, nous entrâmes dans la ville d'Irbite.

«Votre passeport», me cria le factionnaire, il ajouta très bas: «Donnez vingt kopecks et passez.»

«Je donnai vite les vingt kopecks et je m'arrêtai devant une hôtellerie, où j'eus assez de peine à me faire recevoir: tout était plein. L'izbo était déjà encombrée de yamstchiks (conducteurs de chevaux et traîneaux). Je pris ma part d'un bruyant repas sibérien composé d'une soupe aux raves, de poissons secs, de gruau à l'huile et de choux marinés. Chacun s'étendit ensuite sur les bancs, sous les bancs, sur les fables, sur... le poêle et par terre; je me couchai par terre, mais je ne pus dormir; j'avais compté ce qui me restait d'argent: je n'avais plus que soixante-quinze roubles. Avec une aussi faible somme je devais renoncer à voyager en traîneau; il me fallait achever ma route à pied; j'avais des milliers de verstes à faire avant de me trouver au delà de la frontière russe, et je devais mettre près d'un an à les parcourir. Je ne perdis pourtant pas courage; j'invoquai Dieu et la sainte Vierge, qui me procureraient sans doute quelque travail, quelque moyen de gagner ma vie pour arriver jusqu'en France, seul pays au monde qui ait été compatissant et généreux pour les pauvres Polonais. Le lendemain je quittai de grand matin l'izba et Irbite; en sortant de la ville, le factionnaire me demanda mon passeport ou vingt kopecks; je préférai donner les vingt kopecks, et bien m'en prit, car à quelque distance de la ville je voulus jeter un coup d'oeil sur mon passeport, je ne le trouvai pas; j'eus beau chercher, fouiller de tous côtés, je ne pus le retrouver; il ne me restait qu'une passe de forçat pour circuler dans les environs d'Ekatérininski-Zavod; je l'avais sans doute perdu dans un traîneau ou dans la ville, à la couchée. Un tremblement nerveux me saisit. Sans passeport je ne pouvais m'arrêter dans aucune ville, aucun village; je me trouvais condamné à passer mes nuits dans les forêts ou dans les plaines immenses nommées steppes; cet hiver de 1856 était un des plus rigoureux qu'on eût vus depuis plusieurs années; la neige tombait en abondance; je me trouvais sans cesse couvert d'une couche de neige, que je secouais. Elle tombait si serrée, qu'elle effaçait les traces des routes praticables; heureusement que les voyageurs sibériens ont l'habitude de planter dans la neige de longues perches de sapin pour guider leurs compatriotes; mais souvent ces perches, abattues par les ouragans, manquent aux voyageurs. Je marchai pourtant sans perdre courage; parfois je rencontrais des yamstchiks qui venaient à ma rencontre; je suivais la trace qu'avait laissée leur traîneau, et je marchais ainsi jusqu'à la nuit; alors je creusais dans la neige un trou profond en forme de grotte; je m'y établissais pour dormir, en fermant de mon mieux, avec de la neige, l'entrée de ma grotte. La première nuit que je passai ainsi, je m'éveillai les pieds presque gelés, parce que j'avais mis sur moi mon manteau de fourrure, le poil en dedans; je me souvins que les Ostiakes (peuplades du nord de la Sibérie), qui se font des abris pareils dans la neige quand ils voyagent, mettent toujours leurs fourrures le poil en dehors. Ce moyen me réussit; je n'eus jamais les membres gelés depuis. Un jour, l'ouragan et le chasse-neige furent si violents, que les perches de sapin furent enlevées; je ne rencontrai personne qui pût m'indiquer mon chemin, et je m'égarai. Pendant plusieurs heures je marchai vaillamment, enfonçant dans la neige jusqu'aux reins, cherchant à me reconnaître, et m'égarant de plus en plus. La faim se faisait cruellement sentir; mes provisions étaient épuisées de la veille; le froid engourdissait mes membres; je n'avançais plus que péniblement; la fatigue me faisait tomber devant chaque obstacle à franchir; enfin, au moment où j'allais me laisser tomber pour ne plus me relever, j'aperçus une lumière à une petite distance. Je remerciai Dieu et la sainte Vierge de ce secours inespéré; je recueillis les forces qui me restaient, et j'arrivai devant une izba qui était à l'extrémité d'un hameau, dont les fenêtres s'éclairaient successivement. Une jeune femme se tenait près de la porte de l'izba. Je demandai à entrer; la jeune femme m'ouvrit sur-le-champ, et je me trouvai dans une chambre bien chaude, en face d'une vieille femme, mère de l'autre.

«—D'où viens-tu? Où te mène le bon Dieu? me demanda la vieille.

«—Je suis du gouvernement de Tobolsk, mère, lui répondis-je, et je vais chercher du travail dans les fonderies de fer de Bohotole, dans les monts Ourals.»

«Les deux femmes se mirent à me préparer un repas; quand j'eus assouvi ma faim, je profitai du feu qu'elles avaient allumé pour faire sécher mes vêtements et mon linge humide de neige. La vue de mes quatre chemises éveilla les soupçons des femmes. Je m'étendis sur un banc et je commençais à m'endormir, quand je fus éveillé par des chuchotements qui m'inquiétèrent; j'ouvris les yeux, et je vis quelques paysans qui étaient entrés et qui s'étaient groupés autour des femmes.

«Où est-il?» demanda l'un d'eux à voix basse.