«Mon général, voici ce qu'on pourrait faire. Je vais laisser mon manteau à monsieur, pour le préserver du froid, et je vais apporter quelque chose de chaud à prendre et de la chaussure, dont il a grand besoin. Et vous, mon général, vous vous en retournerez chez vous comme revenant de la promenade. Vous donnerez des ordres pour qu'on m'attelle un cheval à la petite voiture, vous voudrez bien ajouter que je vais à Smolensk chercher un gouverneur que vous faites venir pour vos neveux. Je partirai; au lieu d'aller à la ville, je ferai quelque lieues sur la route pour fatiguer le cheval, afin que les gens d'écurie ne se doutent de rien. Je reviendrai par le chemin qui borde les bois, et je prendrai Monsieur pour le ramener au château.»

Les yeux du général brillèrent; il serra la main de Dérigny. «De l'esprit comme un ange! Tu vois, mon pauvre Romane, que nous avons bien fait de le mettre dans la confidence. Prends le manteau de Dérigny, je lui donnerai un des miens.»

Romane: «Mais, mon cher comte, mes vêtements grossiers, usés et déchirés me donnent l'aspect de ce que je suis, un échappé de Sibérie.»

Le général: «Dérigny te donnera de quoi te vêtir, mon ami; ne t'inquiète de rien; il pourvoira à tout.»

Dérigny se dépouilla de son manteau et en revêtit Romane, qui lui exprima sa reconnaissance en termes énergiques mais mesurés. Le général s'éloigna pour aller aux écuries commander la voiture qui devait lui ramener son malheureux ami; Dérigny l'accompagna. Ils convinrent que Romane, qui parlait parfaitement l'anglais, et qui, en qualité de Polonais, avait du type blond écossais, passerait pour un gouverneur anglais que le général faisait venir pour ses neveux; Dérigny fut chargé de le prévenir de son origine et de son nom, master Jackson. Dérigny alla demander à la cuisine quelque chose de chaud avant de partir pour aller à la ville chercher le gouverneur anglais. On s'empressa de lui servir une assiette de soupe aux choux, bouillante, avec un bon morceau de viande; Dérigny l'emporta, compléta le repas avec une bouteille de vin, sortit par une porte de derrière, et courut rejoindre Romane, qu'il laissa manger avec délices ce repas improvisé. Avant de monter en voiture, il alla prendre les derniers ordres du général, reçut de lui un superbe manteau, et partit pour sa mission charitable, après en avoir prévenu sa femme, qui avait déjà été informée par Jacques de l'événement. Le général revint chez sa nièce et s'établit chez elle.

Le général: «Tu vas avoir quelqu'un pour t'aider à instruire tes garçons, ma chère enfant.»

Madame Dabrovine: «Mais non, mon oncle; Natasha et moi, nous leur donnons leurs leçons; nous n'avons besoin de personne.»

Le général souriant: «Vous leur donnez des leçons de latin, de grec?

Madame Dabrovine, hésitant: «Non, mon oncle, nous ne savons que le russe et le français.»

Le général: «Il faut pourtant que les garçons sachent le latin et le grec,»