«Dans quinze jours tu sauras tout, mon enfant. Mange ton déjeuner et ne t'inquiète pas des absents.»

Natasha suivit gaiement le conseil de son oncle, et l'entendit avec bonheur annoncer leur départ à tous ses gens.

Pendant les derniers jours passés à Gromiline, il y eut beaucoup d'agitation, d'allées et de venues causées par le départ du maître. Mme Papofski parut à peine aux repas, et garda le silence sur sa conversation avec son oncle. Feindre était difficile et inutile, agir et parler sincèrement pouvait être dangereux et changer les dispositions généreuses de son oncle. Ses enfants reçurent du général la défense de jouer avec leurs cousins et avec les petits Dérigny; Mitineka et Yégor voulurent un jour enfreindre la consigne et entraîner Paul, qu'ils rencontrèrent dans un corridor. Le général passait au bout avec Dérigny et entendit les cris de Paul, il fit saisir Mitineka et Yégor et les fit fouetter de façon à leur ôter à tous l'envie de recommencer. Sonushka eut le même sort pour avoir méchamment lancé une bouteille d'encre sur Natasha, qui en fut inondée, et dont la robe fut complètement perdue.

La veille du départ, le général remit à Mme Papofski, sans lui parler, un portefeuille, plein des papiers qu'il lui avait annoncés. Elle le reçut en silence et s'éloigna avec sa proie. On devait partir à neuf heures du matin; le général, pour éviter les adieux des Papofski, leur avait fait dire qu'il partait à midi après déjeuner.

Avant de monter en voiture, le général rassembla tous ses gens, leur annonça qu'il leur avait donné à tous leur liberté, et il remit à chacun cinq cents roubles en assignats. La joie de ces pauvres gens récompensa largement le général de cet acte d'humanité et de générosité. Après leur avoir fait ses adieux, il monta dans sa berline avec sa nièce, Natasha et M. Jackson. Dans une seconde berline se placèrent Mme Dérigny, Alexandre, Michel, qui avaient demandé avec insistance d'être dans la même voiture que Jacques et Paul; sur le siège de la première voiture étaient un feltyègre [4] et un domestique; sur celui de la seconde était Dérigny. Les poches des voitures et des sièges étaient garnies de provisions, pré- caution nécessaire en Russie. Le départ fut grave; le général éprouvait de la tristesse en quittant pour toujours ses terres et son pays; le même sentiment dominait Mme Dabrovine, le souvenir de son mari lui revenait plus poignant que jamais. Natasha regardait sa mère et souffrait de ce chagrin dont elle: devinait si bien la cause. Romane tremblait d'être reconnu avant de passer la frontière, et de devenir ainsi une cause de malheur et de ruine pour ses amis; il avait passé par les villes et les villages qu'on aurait à traverser pendant plusieurs jours; mais à pied, traînant des fers trop étroits, dont le poids et les blessures qu'ils occasionnaient faisaient de chaque pas une torture. Il est vrai que, mêlé à la foule de ses compatriotes transportés en Sibérie, il avait pu ne pas être remarqué, ce qui diminuait de beaucoup le danger. Il sentait aussi la nécessité de dissimuler ses inquiétudes pour ne pas causer au général et à Mme Dabrovine une agitation qui aurait pu éveiller les soupçons du feltyègre.

Note 4:[ (retour) ] Espèce d'agent de police qui accompagne les voyageurs de distinction, à leur demande, pour leur faire donner sur la route les chevaux, les logements et ce dont ils ont besoin.

«A quoi pensez-vous, Jackson? lui demanda le général, qui avait remarqué quelque chose des préoccupations de Romane.»

Romane: «Je pense au feltyègre, monsieur le comte, et à l'agrément d'avoir un homme de police à ses ordres pour faciliter le voyage.»

Le général: «Et vous avez raison, mon ami, plus raison que vous ne le pensez; c'est une protection de toutes les manières, quand il sait qu'il sera largement payé.»

Le général avait appuyé sur chaque mot en regardant fixement son jeune ami, qui le remercia du regard et chercha à reprendre sa sérénité habituelle.