Frédéric, qui n'avait pas encore bougé, s'élança au secours d'Alcide, et, sans avoir conscience de ce qu'il faisait, lutta avec le maréchal des logis pour dégager son faux ami.
Le poste accourut.
«Ces deux hommes au cachot, dit le maréchal des logis. Les autres à la salle de police.»
Alcide cria, jura, se débattit, mais fut facilement terrassé et emmené. Frédéric se laissa prendre sans résistance; l'instinct de la discipline militaire le fit machinalement obéir, mais malheureusement trop tard.
Quand les hommes du poste reconnurent Frédéric, ce fut une surprise et une consternation générale. Le maréchal des logis lui-même partagea cette impression: il ne l'avait pas reconnu avant l'arrivée du poste.
«Impossible de le sauver, pensa-t-il, maintenant que les hommes l'ont vu et l'ont emmené au cachot. Il faut que je fasse mon rapport. Je l'adoucirai de mon mieux. Mais comment s'est-il trouvé au milieu de ces ivrognes, faisant avec eux un tapage infernal, et ivre comme eux? C'est incroyable! Un si bon soldat! Jamais de consigne! Jamais à la salle de police!... Ils l'auront grisé! Pauvre garçon! Va-t-il avoir du chagrin demain, quand il aura cuvé son vin et qu'il se réveillera au cachot!»
Le maréchal des logis sortit triste et pensif; il alla faire son rapport au lieutenant de semaine. Le lieutenant au capitaine. Le soir même, le colonel fut informé de ce qui s'était passé.
«Pauvre garçon? s'écria-t-il. Mauvaise affaire! Impossible à arranger. Une lutte entre un soldat et son maréchal des logis. C'est la mort, ou tout au moins vingt ans de boulet. Pour l'autre, cela ne m'étonne pas. Un mauvais drôle! Toujours sur la liste de punitions! Ce matin même j'avais prévenu Bonard de se méfier de ces mauvais garnements. Et il m'avait promis de se séparer d'eux. Pauvre garçon! Et mon ami Georgey! Il va être bien peiné. Il me l'avait tant recommandé.»
Le soir même, la fatale nouvelle se répandit dans les deux escadrons. On ne parla pas d'autre chose dans toutes les chambrées. Chacun plaignit Frédéric; Alcide n'en fut que plus détesté, car on supposa avec raison que c'était lui qui avait fait boire Bonard et qui avait causé son malheur.