MADAME BONARD.—Je les vends quatre francs; mais s'il faut les lui garder trois ou quatre mois encore, ce n'est pas possible; les bêtes me coûteraient cher à nourrir; de plus, elles dépériraient et ne vaudraient plus rien.

CAROLINE.—Il m'a pourtant bien recommandé de les acheter toutes.

MADAME BONARD.—Ecoutez; pour l'obliger, je veux bien lui en garder une douzaine, mais je vendrai le reste à la foire du mois prochain. Pas possible autrement; elles sont toutes à point pour être mangées.

CAROLINE.—Va-t-il être contrarié! Il tient à vos dindes que c'en est risible; les deux dernières que je lui ai servies, je croyais le voir étouffer, tant il en a mangé. Jamais il n'en avait eu de si tendres, de si blanches, de si excellentes, disait-il entre chaque bouchée.

MADAME BONARD.—Est-ce qu'il vit seul? Que fait-il dans notre pays?

CAROLINE.—Il vit tout seul. Il n'a que moi pour le servir. Il est venu, paraît-il, pour construire et mettre en train une usine pour un ami, le baron de Gerfeuil, qui n'y entend rien et qui l'a fait venir d'Angleterre. Et il doit avoir beaucoup d'argent, car il en dépense joliment. Il travaille toujours; il ne voit personne que les ouvriers et un interprète qui transmet ses ordres. C'est qu'on ne le comprendrait pas sans cela.

MADAME BONARD.—Il a un drôle de jargon. Et comment est-il? Est-il bonhomme? Il me fait l'effet d'être colère.

CAROLINE.—Il est vif et bizarre; mais c'est un brave homme. Je commence à m'y attacher, et ça me taquine de le voir attrapé comme il l'est sans cesse par ces Bourel père et fils. Alcide surtout le plume à faire frémir; c'est un mauvais garnement que ce garçon; vous feriez bien de ne pas laisser votre Frédéric se rencontrer avec lui.

MADAME BONARD.—Oh! Frédéric ne le voit plus: Bonard le lui a bien défendu.

CAROLINE.—Mais je viens de les voir entrer ensemble dans le bois, près de chez nous.