MADAME BONBECK.—Sotte, va! toujours la même réponse: «Je ne sais pas, ma tante». Innocent, mon garçon, tu n'es pas dissimulé, toi; et tu vas me dire pourquoi Coz est si rouge.
INNOCENT.—Ma tante, c'est parce qu'il a voulu se faire beau et qu'il a tellement serré sa cravate, qu'il suffoque et qu'il en sue.
MADAME BONBECK.—Merci, mon ami; et toi, grand imbécile, veux-tu lâcher ta cravate tout de suite? A-t-on jamais, vu une sottise pareille!
Coz ne répondit pas, il était stupéfait de l'invention d'Innocent et il n'éprouvait, nullement le besoin de dénouer sa cravate.
—Entêté! coquet! s'écria Mme Bonbeck en se levant de table et se dirigeant vers Coz, attends, mon garçon, je vais te faire respirer librement.
Elle saisit le bout de la cravate de Coz, qui voulant se dégager, tira en arrière; la cravate se dénoua et resta dans les mains de Mme Bonbeck; on vit alors, à la grande confusion du pauvre Coz, qu'il n'avait pas de chemise et qu'au bas de la cravate était attaché un morceau de papier formant devant de chemise. Mme Bonbeck s'aperçut la première du dénûment du malheureux Polonais.
—Pauvre garçon! dit-elle. Pourquoi ne m'avez-vous pas dit que vous manquiez de linge? Et vous, Boginski, êtes-vous aussi pauvre que Coz?
Boginski ne répondit pas, rougit et baissa la tête. Mme Bonbeck examina sa cravate et vit qu'elle avait également un morceau de papier comme celle de Coz. Elle ne dit rien, se rassit, servit la soupe, et chacun la mangea en silence. Le reste du dîner fut sérieux. Mme Bonbeck servit les Polonais plus abondamment que de coutume. Après dîner, elle appela Croquemitaine, causa avec elle quelques instants, lui glissa dans la main quelques pièces d'argent, rentra dans le salon, donna à Coz de la musique à graver, fit accorder le piano et les violons par Boginski, ne s'occupa aucunement des enfants, qui s'amusèrent à examiner les outils à graver et la manière dont Coz s'en servait, et fut assez agitée pendant une heure que dura l'absence de Croquemitaine. Cette dernière revint portant un gros paquet, qu'elle remit à Mme Bonbeck. Le paquet fut ouvert, examiné.
MADAME BONBECK.—Coz, Boginski, venez ici. Tenez, voilà pour vous apprendre à venir dîner chez moi sans chemise, dit Mme Bonbeck en leur jetant à la tête deux paquets dont ils eurent quelque peine à se dépêtrer.
Ils ramassèrent les effets épars sur le parquet, virent avec bonheur que chacun d'eux avait six bonnes chemises dont trois blanches et trois de couleur. Ils prirent les mains de Mme Bonbeck et les baisèrent à plusieurs reprises, avec affection et respect.