—Ne nous ennuyez pas avec votre poupon, la nourrice. C'est vous qui en êtes chargée, n'est-ce pas? C'est vous qui gardez l'argent qu'il vous rapporte? Gardez donc aussi votre marmot: je n'en veux point, moi; vous êtes avertie; tant pis pour lui si j'ai à le pousser. Je pousse rudement, je vous en préviens.
LA NOURRICE.—En quoi qu'il vous gêne, mon enfant? Le pauvre innocent ne sait pas seulement ce que vous lui voulez.
PRUDENCE.—Aussi n'est-ce pas à lui que je m'adresse, mais à vous. Je ne veux que la paix moi, et pas autre chose.
—La paix armée, je crois, dit le grand Anglais avec un accent très prononcé.
LA NOURRICE.—Ah! vous êtes un milord, vous! Ne vous mêlez pas de nos affaires, s'il vous plaît Quand les Anglais vous arrivent à la traverse, ils font toujours du gâchis!
—Quoi c'est gâchis? demanda l'Anglais.
Un des Polonais voulut expliquer à l'Anglais dans son jargon ce qu'on entend en français par le mot gâchis, il mêla à son explication quelques mots piquants contre le gouvernement anglais dans les affaires de l'Europe.
«Moi comprends pas», dit l'Anglais avec calme, et il resta silencieux; mais sa rougeur, son air mécontent prouvaient qu'il avait compris.
Prudence approuvait le Polonais du sourire; on approchait du Mans; les Polonais espéraient voir récompenser leur persévérance à aider et soutenir Prudence et ses enfants par une invitation à dîner.
Leur espoir ne fut pas trompé. Quand le train s'arrêta et que 4es Polonais eurent fait comprendre à Prudence que les voyageurs descendaient pour dîner, elle sortit du wagon avec Innocent et Simplicie, escortée de ses deux gardes du corps, qui la firent placer à table. Ils allaient faire mine de se retirer, quand Prudence, effrayée du bruit et du mouvement. leur proposa de se mettre à fable avec eux et de les faire servir. Les Polonais se regardèrent d'un air triomphant et prirent place, l'un à la droite, l'autre à la gauche de leurs trois protégés et bienfaiteurs. Le service se fit rapidement; Prudence et les enfants mangeaient et buvaient comme s'ils avaient la soirée devant eux; mais les Polonais dévoraient avec rapidité; ils connaissaient le prix du temps en chemin de fer.