—L'homme a un air tout drôle; on dirait que c'est lui qui a été assassiné.

—Imbécile! comment veux-tu qu'il soit assassine, puisqu'il se porte bien et qu'il marche aussi ferme que toi et moi!

—Il est pâle tout de même.

—C'est qu'il a peur.

—Entrés au corps de garde, le Polonais et ses malheureux compagnons furent entourés par les soldats Quand ils surent que loin d'être des malfaiteurs, c'étaient des victimes d'une gaieté populaire, ils s'empressèrent de leur venir en aide; ils leur apportèrent de l'eau pour enlever la boue qui couvrait leurs visages et leurs vêtements. Simplicie pleurait. Innocent tremblait de tous ses membres. Prudence grommelait contre Paris et ses habitants; le Polonais pompait de l'eau, tordait leurs mouchoirs et leurs jupes, allait de l'un à l'autre, et parlait d'Ostrolenka, des Russes, de Varsovie, au grand amusement des soldats, qui le prenaient pour un fou.

Quand la boue fut enlevée, que les habits furent à moitié sèches il courut chercher un fiacre, y fit monter la bonne et les enfants, et s'y plaça prés d'eux en donnant au cocher l'adresse de la pension des jeunes savants Prudence avait fait force remerciements et révérences aux soldats, qui riaient sous cape de l'aventure burlesque des pauvres provinciaux. Le cocher fouetta ses chevaux, la voiture se mit en marche. Personne ne parlait. Le Polonais avait bonne envie de leur reprocher leur toilette et leur tenue ridicule, cause du tumulte, mais il jugea prudent de se taire. Prudence aurait bien voulu reprocher au Polonais son attitude trop pacifique vis-a-vis des gamins, mais elle avala ses remontrances tardives et inutiles. Innocent aurait volontiers réprimandé le Polonais et Prudence, mais il n'osa exprimer son mécontentement. Simplicie aurait de grand coeur témoigné ses regrets d'avoir quitté la paisible demeure paternelle, mais elle ne voulut pas avoir l'air de revenir sur un désir si vivement et si longuement témoigné.

On arriva ainsi à la pension. Prudence, suivie des enfants et du Polonais et introduite par le portier, qui la priait d'attendre, entra, sans écouter sa recommandation, dans une cour où les pensionnaire étaient en récréation. Prudence, tenant en main la lettre de M. Gargilier, s'avança vers un groupe de jeunes gens. Les écoliers, étonnés ne répondaient à ses révérences que par des sourires et des chuchotements.

Lequel de vous, Messieurs, voudrait bien m'indiquer le chef de la pension? demanda Prudence de son air le plus aimable.

—C'est moi. Madame, qui suis son délégué, répondit le plus grand de la bande. Que demandez-vous?

—Monsieur le délégué du chef, voici une lettre de mon maître, M.
Jonathas Gargilier.