MADAME DE RÉAN.—De quoi a-t-elle pu mourir? Ce n'est pas de faim, puisque vous la mettiez tous les jours sur l'herbe. C'est singulier qu'elle soit morte sans qu'on sache pourquoi.

SOPHIE.—Je crois, maman, que c'est le bain qui l'a fait mourir.

MADAME DE RÉAN.—Un bain? Qui est-ce qui a imaginé de lui faire prendre un bain?

SOPHIE, honteuse.—C'est moi, maman: je croyais que les tortues aimaient l'eau fraîche, et je l'ai baignée dans la mare du potager; elle est tombée au fond; nous n'avons pas pu la rattraper; c'est le jardinier qui l'a repêchée; elle est restée longtemps dans l'eau.

MADAME DE RÉAN.—Ah! c'est une de tes idées. Tu t'es punie toi-même, au reste; je n'ai rien à te dire. Seulement, souviens-toi qu'à l'avenir tu n'auras aucun animal à soigner, ni à élever. Toi et Paul, vous les tuez ou vous les laissez mourir tous. Il faut jeter cette tortue, ajouta Mme de Réan. Lambert, venez prendre cette bête qui est morte, et jetez-la dans un trou quelconque.»

Ainsi finit la pauvre tortue, qui fut le dernier animal qu'eut Sophie. Quelques jours après, elle demanda à sa maman si elle ne pouvait pas avoir de charmants petits cochons d'Inde qu'on voyait à la ferme; Mme de Réan refusa. Il fallut bien obéir, et Sophie vécut seule avec Paul, qui venait souvent passer quelques jours avec elle.

XXII—Le départ.

«Paul, dit un jour Sophie, pourquoi ma tante d'Aubert et maman causent-elles toujours tout bas? Maman pleure et ma tante aussi; sais-tu pourquoi?»

PAUL.—Non, je ne sais pas du tout; pourtant j'ai entendu l'autre jour maman qui disait à ma tante: «Ce serait terrible d'abandonner nos parents, nos amis, notre pays»; ma tante a répondu: «Surtout pour un pays comme l'Amérique.»

SOPHIE.—Eh bien! qu'est-ce que cela veut dire?