SOPHIE.—Écoutez, maman, mettez-le, dans un grand panier, dans la chambre où sont mes joujoux; nous lui donnerons à manger, et, quand il sera grand, nous le remettrons au poulailler.
MADAME DE RÉAN.—Je crois que tu as raison; emporte-le dans ton panier à pain, et arrangeons-lui un lit.
SOPHIE.—Oh! maman! regardez son cou; il saigne, et son dos aussi.
MADAME DE RÉAN.—Ce sont les coups de bec de la poule; quand tu l'auras rapporté à la maison, tu demanderas à ta bonne du cérat et tu lui en mettras sur ses plaies.
Sophie n'était certainement pas contente de voir des blessures au poulet, mais elle était enchantée d'avoir à y mettre du cérat; elle courut donc en avant de sa maman, montra à sa bonne le poulet, demanda du cérat et lui en mit des paquets sur chaque place qui saignait. Ensuite elle lui prépara une pâtée d'oeufs, de pain et de lait, qu'elle écrasa et mêla pendant une heure. Le poulet souffrait, il était triste, il ne voulut pas manger; il but seulement plusieurs fois de l'eau fraîche.
Au bout de trois jours les plaies du poulet furent guéries, et il se promenait devant le perron du jardin. Un mois après il était devenu d'une beauté remarquable et très grand pour son âge; on lui aurait donné trois mois pour le moins; ses plumes étaient d'un noir bleu très rare, lisses et brillantes comme s'il sortait de l'eau. Sa tête était couverte d'une énorme huppe de plumes noires, oranges, bleues, rouges et blanches. Son bec et ses pattes étaient roses; sa démarche était fière, ses yeux étaient vifs et brillants; on n'avait jamais vu un plus beau poulet.
C'était Sophie qui s'était chargée de le soigner; c'était elle qui lui apportait à manger; c'était elle qui le gardait lorsqu'il se promenait devant la maison. Dans peu de jours on devait le remettre au poulailler, parce qu'il devenait trop difficile à garder. Sophie était quelquefois obligée de courir après lui pendant une demi-heure sans pouvoir le rattraper; une fois même il avait manqué se noyer en se jetant dans un bassin plein d'eau qu'il n'avait pas vu, tant il courait vite pour se sauver de Sophie.
Elle avait essayé de lui attacher un ruban à la patte, mais il s'était tant débattu qu'il avait fallu le détacher, de peur qu'il ne se cassât la jambe. La maman lui défendit alors de le laisser sortir du poulailler.
«Il y a ici beaucoup de vautours qui pourraient l'enlever; il faut donc attendre qu'il soit grand pour le laisser en liberté», dit Mme de Réan.
Mais Sophie, qui n'était pas obéissante, continuait de le faire sortir en cachette de sa maman, et un jour, sachant sa maman occupée à écrire, elle apporta le poulet devant la maison; il s'amusait à chercher des moucherons et des vers dans le sable et dans l'herbe. Sophie peignait sa poupée à quelques pas du poulet, qu'elle regardait souvent, pour l'empêcher de s'éloigner. En levant les yeux, elle vit avec surprise un gros oiseau au bec crochu qui s'était posé à trois pas du poulet. Il regardait le poulet d'un air féroce, et Sophie d'un air craintif. Le poulet ne bougeait pas; il s'était accroupi et il tremblait.